L'impression de Fifi ABOU DIB

La grâce de nos dieux assoupis

Impression
21/09/2017

On passerait des heures à contempler la montagne. Il y a quelque chose de rassurant dans sa masse immobile, sa terre délavée, presque blanche. Pourtant, sur son arête, on voit bien qu'elle s'éboule, secouée par une houle silencieuse que révèlent à peine quelques vagues de sable figées, élans de limon domptés par quelque rocher où pousse un noyer solitaire. Mais non, elle a beau frémir à tous les vents, s'épandre, se plisser, se tasser peut-être, elle n'en montre rien. Quand le soleil décline, la brume alourdie s'affale sur ses contreforts, mer de nuages tout aussi arrêtée dans un dernier ressac, engourdie de sommeil. Et comme un rêve que la montagne et sa brume rêveraient tout haut, les feux du couchant déploient leurs irisations fabuleuses, recouvrant d'or ce tumulus qui nous est Everest, et puis de rose tendre qui rosit encore jusqu'à l'heure bleue où se glisse parfois un rayon vert, si furtif que seuls les vrais adorateurs méritent de l'apercevoir. Car il s'agit bien d'adoration. Le dos gigantesque et rond de la bête de pierre a la forme même de la tendresse. Son imposant silence absorbe le tumulte du monde. On en oublie que l'air s'est rafraîchi et qu'on frissonne, mais on ne bouge pas de peur de réveiller ces dieux assoupis, ou de troubler cette perfection face à laquelle le corps renonce humblement à ses droits. Bientôt se produira le miracle, annoncé par un halo blanc qui inonde le sommet. Bientôt, du cœur de la montagne, la Lune éclora comme une bulle immatérielle et rebondira sur la crête. On croira entendre son rire en grelots d'enfant émerveillée.

Un matin de septembre, de l'invisible horizon, de l'immensité du monde que nous cache la montagne jalouse, nous verrons s'élancer par nuées les oiseaux migrateurs, pris par une curieuse urgence qui d'abord les disperse, et puis s'organisant en formations disciplinées une fois leurs esprits retrouvés. Ce sera pour nous aussi, citadins jamais rassasiés de silence, jamais repus de moires vespérales, jamais assouvis de sauge et de menthe sauvage, le moment de compter nos valises et de refermer la porte. Partir sans nous retourner.

L'hiver, sans surprise, ramènera sa routine, alignera ces matins blafards où les écoliers ensommeillés attendront leur bus, où leurs parents bâilleront dans les embouteillages, bercés par le va-et-vient soporifique des essuie-glaces. Mais très vite aussi, passées les premières journées qui nous prennent toujours de court, tout rentrera dans l'ordre. Beyrouth qui tente toujours de se réconcilier avec ses démons est en ce moment une véritable fête. Pas une vieille demeure, pas une ruine, pas une voûte, pas une esplanade qui n'accueille une exposition. Loin de la politique étroite et des menaces que nous encaissons avec un fatalisme désabusé, nous retrouvons la belle énergie créative des artistes qui n'ont décidément pas chômé cet été. Nous constatons qu'ils s'éloignent peu à peu de l'obsession de la guerre, qu'ils en ont épuisé les couleurs. Nous redécouvrons la faune de la ville, vibrante, énergique, pleine d'esprit et d'idées neuves, détendue, les manches retroussées. Forts de la force de la montagne, radieux de ses derniers feux piégés dans nos regards, confiants, simplement, nous sommes prêts. La saison, lancée sous ces auspices, sera heureuse.

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Zaarour Beatriz

Quel régal votre Plume Fifi, supérieure, toujours radiante! Régal pour l'esprit, pour les idées renouvelées, pour le moral, et, surtout, pour le coeur!
Grâce aux anticipations optimistes et à ce texte qui définit avec votre style si minutieux et expressif: "forts de la force de la montagne", la saison sera sans doute et sans faute, très heureuse!!!! Bonne rentrée scolaire à vous et à tous ceux et celles qui reprennent la routine de la saison de travail!! Bonne chance Fifi!!

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

CHERE MADAME FIFI LA POESIE COULE DANS VOS VEINES ! J,AIMERAIS VOUS LIRE EN VERS CAR JE SUIS SUR ILS SERONT MERVEILLEUX !!!

LA TABLE RONDE

Y a pas à dire Fifi, j'applaudis des 2 mains , enfin un écrit loin des pleurnichardises auxquelles vous nous gaviez le cerveau par le passé.

La saison ,lancée sous ces auspices, sera heureuse ..... et nous aussi avec vous .

Mille Raymonde

C'est merveilleux comme toujours

Soeur Yvette

merci Madame pour cet article cible comme toujous avec un francais unique ...

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