Avec moins de hauts que de bas dans ce pays de montagnes russes, la vie essaye parfois de se la jouer « normale ». Pas de changement de saison sans un semblant de renouveau, des ouvertures ici ou là de magasins, de restaurants ou de boîtes de nuit, des initiatives pailletées avec parcimonie, juste ce qu'il faut pour faire impression à moindres frais. Juste ce qu'il faut pour attirer ce chaland timoré dont le marché attend pourtant son salut, mais qui, angoissé par les nouvelles taxes et l'obésité de la dette publique, asséché par les dépenses estivales, bloqué par les frais de la rentrée scolaire, n'est pas d'humeur, tout simplement.
On rogne sur beaucoup de choses, mais on a du mal à se considérer « pauvre ». Le Liban ne se perçoit pas comme un pays pauvre. Ici, hormis la tragique période de la grande famine, on a toujours connu une forme d'abondance, et les Libanais se sont forgé une réputation de belle générosité. La guerre civile elle-même n'a infligé de privations que temporaires et la monnaie est restée forte, presque jusqu'au bout, avant d'être pulvérisée par l'hyperinflation du milieu des années 80. Mais même à ce moment-là, l'argent continuait à rentrer par des canaux mystérieux et l'on ne renonçait pas, malgré tout, à un certain panache. Et d'abord à ces dépenses « sociales » que sont la voiture et le vêtement. Dans notre microcosme où tout le monde connaît presque tout le monde, où l'on est avant tout commerçant et où les ragots vont bon train, on vous juge sur tranche, et la tranche doit être dorée pour inspirer confiance, qu'importe le contenu. En temps de crise, la première chose à sauver est donc l'apparence. On est un peu plus tolérant sur les vêtements, la mode ayant malicieusement brouillé les pistes, tant et si bien qu'une chemise ou un pantalon déchirés sont désormais deux fois plus chers que s'ils étaient bêtement corrects. Mieux, les riches imitent les pauvres et c'est à n'y plus rien comprendre. Les imprimés fleuris bon marché, qui faisaient la honte des coquettes enfermées derrière le rideau de fer, triomphent aujourd'hui chez Balenciaga, douce revanche du génial styliste géorgien Demna Gvasalia sur son adolescence frustrée.
Reste la voiture, à elle seule tout un code. Trop prestigieuse, elle fait de vous un nouveau riche, un fils à papa ou un inconscient criblé de dettes. Trop neuve, elle révèle un premier emploi, plus rarement une promotion. Trop vieille, elle vous vaut le mépris des agents de la circulation, les insultes des chauffards et les regards condescendants des mendiants, des valets parking et du voisinage. En ce moment se tient aux Souks de Beyrouth une exposition de voitures de toutes générations. Il y a quelque chose d'émouvant à imaginer tel notable des années 50 naviguant vers ses électeurs à l'arrière de cette imposante Cadillac, ou tel play-boy des sixties écumant la Corniche à bord de ce coupé Datsun rouge. À travers leurs fenêtres, ont défilé des paysages que nous ne reconnaîtrions pas et des centaines de couchers de soleil. Sur les banquettes arrière, des mains se sont cherchées, des cattleyas ont fleuri dans les corsages. La voiture est moins un véhicule que le roman d'une vie. Elle aide à se faire passer pour ce qu'on n'est pas, jusqu'à ce qu'on le devienne.
On rogne sur beaucoup de choses, mais on a du mal à se considérer « pauvre ». Le Liban ne se perçoit pas comme un pays pauvre. Ici, hormis la tragique période de la grande famine,...


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef
J'adore vous lire ... merci pour votre justesse poétique
22 h 32, le 07 septembre 2017