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Idées

La poudrière du Proche-Orient

Géopolitique
01/09/2017

Le Proche-Orient est une véritable poudrière. Cette expression fait référence à celle de « poudrière des Balkans » présentée comme une des causes de la Première Guerre mondiale, bien que celle-ci ait été provoquée par le jeu des alliances et les rivalités des grandes puissances européennes instrumentalisant les nationalismes des petites nations balkaniques. Une autre expression empruntée à cette époque est celle de « balkanisation » pour désigner le risque de fragmentation de l'Irak, de la Syrie et peut-être d'autres pays de la région.
Même si le scenario d'une nouvelle guerre mondiale est à écarter, il existe des analogies entre les deux contextes : mêmes interventions déstabilisatrices des grandes puissances, même instrumentalisation politique du religieux et existence d'États à la fois en conflit entre eux et en proie à des contradictions internes. Peu de régions au monde représentent aujourd'hui autant d'enjeux géostratégiques et suscitent autant d'ingérences de la part des puissances internationales que le Proche-Orient. Les navettes de Henry Kissinger entre les trois belligérants de la guerre israélo-arabe de 1973 et l'implication inlassable de Washington en faveur d'un règlement du conflit israélo-arabe traduisent cet intérêt disproportionné par rapport à son poids au niveau mondial.
Si la création d'Israël et les ressources pétrolières de la région suscitant toutes les convoitises figurent parmi les causes principales de l'instabilité et des violences qu'elle n'a cessé de connaître, celles-ci sont également dues à des facteurs endogènes, tels que la faillite des régimes autoritaires arabes, la crise générale de l'islam, ou l'hétérogénéité religieuse ou ethnique de pays comme l'Irak, le Liban ou la Syrie. Et aucune région n'a été et ne reste potentiellement l'épicentre d'autant de conflits explosifs : occupation de la Cisjordanie ; ambitions hégémoniques de la République islamique iranienne suscitant l'hostilité des États-Unis, d'Israël et des pays arabes sunnites ; résurgence de l'antagonisme millénaire entre sunnite et chiite ; montée du fanatisme islamiste ; apparition d'organisations jihadistes telles que Daech ; menace terroriste débordant largement la région ; guerres « civiles » en Irak et en Syrie impliquant les puissances régionales et internationales ; risque d'éclatement d'une nouvelle guerre, destructrice pour le Liban, entre Israël et le Hezbollah ; répercussion sur la Turquie de l'émergence d'entités kurdes en Irak et en Syrie.
S'agissant des pays formant ce qu'on appelait le « croissant fertile », la fabrication de cette nouvelle poudrière remonte aux accords Sykes-Picot et surtout à la déclaration Balfour. Si l'on peut critiquer la manière dont la France et la Grande-Bretagne s'en sont partagé la mainmise et le tracé de leurs frontières, celles-ci ne se sont pas avérées aussi artificielles que le prétendent les nationalistes arabes. Ainsi se sont développés entre-temps des nationalismes irakien, syrien, libanais et jordanien, et la responsabilité de l'implosion de l'Irak et de la Syrie ne saurait être imputée aux anciennes puissances coloniales. Il n'en est pas de même de la création d'Israël qui a non seulement été à l'origine de quatre guerres israélo-arabes majeures (1948, 1956, 1967 et 1973) et de trois invasions du Liban (1982, 1996 et 2006), mais reste aussi sans doute la cause principale de la déstabilisation de la région.
Ces guerres ainsi que la guerre dite civile du Liban (1975-1989) n'ont toutefois pas débordé de la région ni menacé la paix mondiale malgré la rivalité entre l'URSS et les États-Unis. Elles n'ont pas non plus eu autant de répercussions sur l'Europe à travers le terrorisme et l'afflux de migrants que celles qui font rage en Syrie et en Irak. On aurait même pu espérer que le processus d'Oslo débouche sur une paix israélo-arabe, mais celui-ci n'a été qu'un leurre qui a permis à l'État d'Israël de gagner du temps pour étendre la colonisation en Palestine.
Le blocage de ce processus est toutefois loin d'être la seule cause de l'explosion de la poudrière proche-orientale. L'étincelle qui y a le plus contribué a été l'invasion de l'Irak en 2003 par une coalition menée par les États-Unis. Outre la désintégration de l'Irak, celle-ci a eu pour effet d'ouvrir un boulevard à l'Iran, d'exacerber l'antagonisme chiito-sunnite et d'entraîner la naissance de Daech. Il y a eu ensuite l'intervention militaire occidentale aux effets catastrophiques en Libye. Puis a éclaté, en 2012, la guerre en Syrie, sans doute un des conflits les plus complexes de l'histoire de par le nombre de ses protagonistes locaux, régionaux et internationaux, et la multiplicité de ses enjeux géostratégiques, confessionnels et pétroliers ; le pays se trouvant au débouché des hydrocarbures du Golfe vers la Méditerranée et étant le seul point d'ancrage de la Russie dans la région.
Aujourd'hui, l'avenir des pays arabes n'incite guère à l'optimisme. Vieux de 70 ans, le conflit israélo-palestinien égalera probablement la durée de la guerre de Cent Ans. Et l'antagonisme millénaire entre chiites et sunnites, rallumé par le déclenchement de la révolution islamique iranienne en 1979, n'est pas prêt de s'éteindre. L'on peut aussi faire un parallèle historique entre la guerre de Trente Ans en Europe au XVIIe siècle et la guerre qui fait actuellement rage en Syrie, tant au niveau de sa dimension confessionnelle que du nombre de protagonistes locaux régionaux et internationaux qui y ont pris part. La prise inéluctable de Raqqa et celle de Mossoul déjà réalisée, risquent d'être des victoires à la Pyrrhus qui n'élimineront pas le danger terroriste et aliéneront davantage les sunnites.
Le Liban fait face à la menace existentielle que fait peser sur son équilibre communautaire la présence d'un million et demi de réfugiés syriens. Le nombre de chrétiens d'Orient se réduit comme peau de chagrin. Les problèmes démographiques, économiques et sécuritaires de l'Égypte soumise à une dictature militaire sont inextricables. L'unité des pays arabes du Golfe vient de voler en éclats. Et la stabilité de l'Arabie saoudite risque d'être ébranlée par la chute du prix du pétrole et par l'interventionnisme du nouveau prince héritier tranchant avec la politique étrangère prudente du royaume. Le grand gagnant de ces bouleversements, auxquels il n'est sans doute pas étranger, est Israël et, dans une moindre mesure, l'Iran. Au point que la question posée par une revue militaire n'est pas si une guerre menée par Israël avec la bénédiction américaine contre le Hezbollah, donc l'Iran, éclatera, mais quand.

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