C'est à peine perceptible mais c'est là. Un petit degré de moins le matin. Une brise intempestive au détour d'un chemin. La lumière qui baisse un peu plus tôt. Un murmure inhabituel dans les arbres et quelques feuilles un peu lasses qui se détachent déjà. Les cerises oubliées par les pipistrelles et les grives se dessèchent sur leur branche, tandis que dans la treille voisine le raisin s'irise de nuances dorées. On ne se lasse pas du doux prodige que représentent chez nous les changements de saison. On nous a tant martelé dans notre enfance cette exception des quatre saisons: « Le Liban jouit d'un climat tempéré et de quatre vraies saisons » ? lisait-on dans nos manuels scolaires. Une ritournelle académique un peu plus élaborée chaque année. Tant et si bien que nous avions du mal à imaginer la vie dans les pays dépourvus de ce privilège, piégés qui dans un été sans fin, qui dans une longue nuit nordique, d'interminables moussons, des neiges éternelles ou des déserts infernaux.
Variété fait beauté, et la beauté était nôtre, entre mer et montagne. Nous comptions nos grâces comme des gosses de riches, voire de nouveaux riches se gargarisant de ce pays comme d'un cadeau qui leur paraissait, malgré son exiguïté, immense tant il offrait de diversité. Son histoire tumultueuse et les lourds sacrifices consentis pour lui permettre de voir enfin le jour étaient éclipsés par une sorte de douceur toute de convivialité et de générosité paysanne, un tempo engourdissant qui laissait croire que le bonheur était immuable, un droit acquis une fois pour toutes.
On ne nous a pas appris à le préserver. Il aurait fallu pour cela renoncer aux égoïsmes communautaires, aux intérêts étroits, aux sirènes des puissances étrangères, aux prébendes et à la corruption, à la mâle vanité des vieilles sociétés féodales et agraires. S'ouvrir surtout à la vraie modernité qui est l'expression d'une souplesse de la pensée, d'une aptitude à accepter les remises en question, à évoluer avec les événements et les mauvaises expériences. Or le temps passe et les désastreux avatars de la longue guerre civile poursuivent leur effet d'érosion.
Encore un été qui s'achève, tout aussi échevelé que les précédents. Comme toujours, l'euphorie du retour des étudiants et des émigrés, la liesse des retrouvailles familiales a pour revers ce moment crève-cœur où l'on pense à ceux qui ne reviendront pas : les disparus de la guerre et les soldats morts dans une bataille inachevée pour une cause qu'on leur a retirée sous les pieds. Et qu'il est infamant pour un militaire de se battre, retenu par sa discipline et sa déontologie, contre des hordes de trafiquants sans foi ni loi, mercenaires mafieux affublés d'étiquettes islamistes, forts de leur barbarie et de leur lâche scélératesse. Qu'il doit lui être pénible et rageant de voir l'ennemi lui échapper sans raison claire, avec force ricanements et bras d'honneur, et disparaître dans les dédales des dessous-de-table et des accords fumeux. Tout ça pour ça? La victoire que l'on s'apprête à célébrer ressemble à une noce sans mariée. Mais noce il y aura, et l'automne arrivant on pensera à autre chose. Quatre saisons, l'une chasse l'autre. Est-ce un bienfait ? Tout change et on oublie.


Avec Fifi toujours un coup de cœur Plume de petite douceur Avec toi chère amie comme les quatre saisons passent des minutes et des heures de pur bonheur Oubliant encore une fois cette politique rancœur Oui le Liban restera malgré tout un poème nostalgique dans toute sa splendeur.
18 h 48, le 31 août 2017