L'éditorial de Issa GORAIEB

Tumeurs trop malignes

L’éditorial
Issa GORAIEB | OLJ
05/08/2017

Aveugle est censée être la justice. C'est bien pourquoi elle est allégoriquement représentée sous la forme d'une femme tenant une balance d'une main et un glaive de l'autre, un bandeau noir sur les yeux en signe d'impartialité. Un coin de chiffon a vite fait de glisser cependant, surtout sous nos latitudes où l'État de droit n'est qu'une vue de l'esprit. Dès lors, la justice n'est plus que borgne, c'est-à-dire sélective, pratiquant la méthode des deux poids, deux mesures. Le pire, c'est quand il n'y a plus de bandeau de tout, quand la justice est témoin, les yeux grands ouverts, des fracassants scandales défrayant la chronique, et qu'elle choisit de ne rien voir, de ne rien dire, de ne rien entreprendre.

De tous ces scandales qui agrémentent notre quotidien, celui de la gigantesque fraude aux remèdes contre le cancer est sans doute le plus odieux, le plus révoltant. La triste vedette en est, comme on sait, l'ancienne responsable du service pharmaceutique de l'hôpital gouvernemental de Beyrouth qui, des années durant, a revendu ces médicaments subventionnés, ne laissant aux malades que des produits périmés ou totalement inopérants. Le plus énorme est que ce criminel trafic durait depuis 2008 ; plus incroyable encore, il avait été éventé dès l'année suivante, ne valant toutefois à son auteur que de timides mesures disciplinaires. Déférée devant l'Inspection centrale, l'honorable dame, forte sans doute de ses puissantes protections, a même dédaigné, plus d'une fois, les convocations des enquêteurs. Et ce n'est que des années plus tard que son dossier a fini par atterrir devant le Conseil supérieur de discipline. Mercredi, celui-ci démettait la scélérate de ses fonctions... tout en reconnaissant que ses nombreux complices – fonctionnaires et même médecins – n'avaient pas encore été inquiétés. De plus en plus incroyable, ce même organisme priait en quelque sorte le parquet de se décider à faire son boulot, cette affaire relevant visiblement du crime pénal et méritant même les sanctions les plus sévères. Invité, à son tour, à veiller au retrait d'une licence de pharmacienne aussi indignement assumée, le ministre de la Santé déplorait à son tour, hier, les lenteurs de la justice, formulant l'espoir que désormais les choses iraient plus rondement.

De fait, et sur un tout autre terrain, on vient de passer à la vitesse supérieure. Mais on est allé dans le mauvais sens : et même en sens interdit, pour peu que l'on fasse cas de la sacro-sainte règle de la séparation des pouvoirs. Il s'agit là, on l'aura deviné, de la décision gouvernementale, votée jeudi sur proposition du ministre de la Justice, de muter le président du Conseil d'État. Aux rares ministres qui souhaitaient s'enquérir des motivations de cette mesure, aucune explication n'a été fournie, pas plus d'ailleurs qu'à l'intéressé lui-même ; nombreux sont néanmoins ceux qui ont trouvé réponse à cette question dans le choix du successeur, jugé proche du régime, ce qui n'est évidemment pas la qualité première d'un président de Conseil d'État...

Car celui-ci a précisément pour rôle de protéger la société contre les dérives anticonstitutionnelles et autres abus, encore moins avouables, des dirigeants. Mais si ancré dans les mœurs politiques est cet autre cancer (galopant, celui-là) qu'est la corruption ; si puissants sont les groupes d'intérêt, que ses arrêts sont souvent ignorés par les ministres au mépris de la loi, et demeurent lettre morte.

Toujours est-il que la mesure frappant le juge Chucri Sader est sans précédent dans les annales libanaises. Elle équivaut à mettre le monde à l'envers, comme si les Libanais n'étaient pas assez déboussolés comme cela. C'est en effet l'objet de la surveillance, à savoir le gouvernement, qui se débarrasse lestement du surveillant. Les souris peuvent maintenant danser tout leur soûl.

Issa GORAIEB
igor@lorientlejour.com

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