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Culture

Sirine Fattouh tâte, explore et trouve

Portrait

L'artiste multidisciplinaire, à la puissance discrète, fait feu de tous ses talents pour explorer les notions d'exil et de frontières et promène sa singularité jusqu'à Marseille où elle expose sa série « Images du dessaisissement »*.

19/07/2017

« Le nez de Cléopâtre, s'il eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé », disait Blaise Pascal. À l'issue d'un entretien avec Sirine Fattouh, on pourrait presque penser que ces mots lui ont été destinés. Car, pour tenter de la saisir, il faudrait oublier la pulpe de chair qui lui alourdit la lèvre inférieure et lui fait une bouche en cœur, le pointillé de rousseur sur ses joues haut épinglées, l'intensité des yeux qui lui mange les paupières, les contorsions du cou habilement célébré par une chevelure en brousse salée et poivrée.

Il faudrait échapper au panache de la trentaine, l'allant très valsant de sa silhouette vite estompée par une timidité qui bat de l'aile. Et il faudrait se concentrer sur son nez, oui, auquel cette artiste a d'ailleurs consacré en 2012 une série intitulée Archéologie du nez où elle a reproduit cet organe en silicone de plusieurs couleurs. Ce nez un rien escarpé qui frétille comme celui d'un Pinocchio goguenard quand elle lâche la bride à un humour corrosif, ce nez en l'air lorsqu'il s'agit de repousser ses limites et aller renifler des réponses perdues en chemin, ce nez romain arraché d'une toile préraphaélite pour aller brusquer la neutralité du monde qui l'entoure.

Une histoire de déplacements
Elle avance : « Je crois que mon passé a été mon point de départ. Depuis, je tâte ce qui m'entoure. J'explore plus que je n'expose, ce qui me permet de trouver certaines explications à propos de moi. » Ce passé, cette enfance imprégnée et inspirée par deux frères très créatifs, Sirine Fattouh s'en souvient de la sorte : « Comme nous étions enfermés à cause des événements, je jouais seule. Cela a stimulé mon imagination, alors je me suis mise à créer mon monde, mes gens. »

Puis, bien sûr, il y eut l'exil dont les gros ciseaux tailladent les racines et clouent les ailes. « ce déplacement en 1989 a été d'une grande violence car je pensais que j'allais rentrer à un moment ou à un autre. Puis le choc de devoir rester. Cela dit, j'ai vécu des moments doux en Suisse, à jouer dehors, simplement, et, en quelque sorte, façonner mon monde artistique », raconte-t-elle avec une amertume que le retour au bercail en 1993 a tout de même réussi à dulcifier. Elle dit : « Le pays m'était devenu étranger, sa culture, son mode de fonctionnement, tout. Nonobstant, je baignais dans un environnement fou d'expérimentation, de bouillonnement, d'extrême liberté et d'excès parfois. Pourtant, il y régnait une sécurité assez étonnante. C'était une période belle et cruciale pour moi. »

Décisive sans doute car, sous les néons des longues attentes aux aéroports où « nous étions souvent considérés comme persona non grata », et où l'adolescente laisse cavaler ses rêveries et ses yeux rayons X, lui vient cette quasi-obsession de la notion du déplacement, des gens qui bougent, qui partent et qui reviennent au gré des frontières. Idées qu'elle explorera ultérieurement, notamment sur la performance Walking Borders en collaboration avec la chorégraphe Emilia Giudicelli, à travers laquelle les deux femmes, caméra sur le front, ont démarré de deux points opposés de la ville, est et ouest, pour se retrouver devant « Sama Beyrouth » qui, selon Sirine Fattouh, « est devenu le nouveau référent de Beyrouth, après la tour Murr ». Par la suite, sur l'installation vidéo From Syria To Palestine-El Autostrad (présentée dans le cadre de Video Works au Beirut Art Center en juin dernier) en collaboration avec l'architecte Stéphanie Dadour, elle donne à voir un trajet en voiture à deux, quasi muet, du nord au sud du Liban, une traversée d'un paysage mutant qui articule, grâce à la topologie des infrastructures défilant à l'écran, l'histoire sous-jacente du pays.

Retrouver une partie de soi
À propos de la thématique des frontières (virtuelles) donc, l'ex-assistante curatrice de la section Moyen-Orient du Centre Pompidou évoque deux événements qui ont catalysé et aiguisé cet intérêt : « Dès l'âge de 7 ans, on devait traverser la frontière pour aller de l'ouest de Beyrouth où j'habitais à l'est où tout semblait plus beau, plus serein. Cette expérience me fascinait à l'époque. » Et de poursuivre : « En 1995, j'ai été renvoyée de mon école et j'ai dû aller à la Sagesse. En cours, on demandait aux musulmans de se présenter en levant le doigt. Quand je l'ai fait, des élèves s'étaient retournés, intrigués, et m'avaient dit : tu n'as pas l'air musulmane. Ça m'avait dépassée et, en même temps, j'avais compris quelque chose. »

Depuis, après un DNSEP (diplôme national supérieur d'expression plastique) de l'École nationale supérieure d'arts de Paris-Cergy en 2006, la majorité de l'œuvre de cette artiste multidisciplinaire – qui papillonne aisément entre photo, vidéo et performance, et qui a été exposée entre autres à l'Entreprise Ricard, au Kaaï Studio bruxellois, à The Empty Quarter Gallery de Dubaï, à la villa Savoye du Corbusier, à l'Institut du monde arabe ou à la Thessaloniki Biennale of Contemporary Art – place sous sa loupe sans fard et mordue de sincérité l'effet des déplacements sur l'identité personnelle. C'est le cas du projet Perdu/Gagné que Sirine Fattouh détaille de la sorte : « J'ai été à la rencontre de 100 femmes d'environnements divers. J'ai dû sillonner le Liban du nord au sud. Je dormais chez les gens ou chez les scouts, découvrais mon pays, ses différentes strates. Et ces femmes, à travers la simple question que je leur ai posée : "Qu'avez-vous, dans votre vie, perdu ou gagné ?" tout cela m'a redonné, voire offert, une partie de mon histoire qui m'avait échappé. » C'est le puzzle de cette histoire éclatée, cette fois axé sur Beyrouth, qu'elle tente à nouveau de rapiécer avec une série de déambulations photographiques intitulée Images du dessaisissement récompensée par le prix Photomed-Institut français du Liban 2017 et présentée jusqu'en août à Marseille. Un clin d'œil à la notion de frontières qui revient la tirer par la manche mais qu'elle explose cette fois, à la manière de Sirine Fattouh : audacieuse et silencieuse.

*« Images du dessaisissement de Sirine Fattouh à la Friche la Belle de Mai, Marseille, jusqu'au 13 août 2017.

 

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