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Moyen Orient et Monde

Ankara englué dans ses alliances contradictoires

Éclairage

Un an après la tentative de coup d'État, la fragilisation des liens entre la Turquie et les Occidentaux laisse entrevoir les limites de la politique étrangère menée par Erdogan.

18/07/2017

« Avant tout, nous arracherons la tête des traîtres. » Un an après le coup d'État manqué du 15 juillet, le président turc Recep Tayyip Erdogan est toujours dans une optique de revanche, comme en témoignent ses propos tenus lors d'une cérémonie d'hommage aux victimes, qui se déroulait à Istanbul ce samedi.

L'homme fort de la Turquie n'est pas prêt de renoncer à sa politique répressive envers ceux qu'il accuse d'avoir participé à la tentative de putsch. Cela implique de poursuivre les purges qui, depuis une année, ont entraîné l'arrestation de 50 000 personnes et le limogeage de 100 000 autres, malgré les critiques émanant des pays occidentaux et des associations de défense des droits de l'homme. S'il a dénoncé samedi un « manque d'empathie » de l'Occident, en référence à ce qu'il considère comme un soutien insuffisant à son égard, cette joute verbale n'est qu'un énième reproche dans un dialogue qui paraît de plus en plus tendu.

Les relations entre l'Occident et la Turquie se sont largement détériorées au lendemain du coup d'État manqué, particulièrement avec les pays de l'Union européenne. Si un accord prévoyant le renvoi systématique de tous les migrants vers la Turquie a réussi à être conclu en mars 2016, Ankara menace régulièrement d'annuler ce pacte au gré de ses différends avec Bruxelles. Et alors que la Turquie est candidate à une entrée dans l'organisation depuis 2005, les négociations sont au point mort, notamment en raison des nombreuses critiques qui lui sont adressées en matière de libertés publiques. En outre, l'approbation par les Turcs de la réforme constitutionnelle en avril octroyant les pleins pouvoirs au chef de l'État a poussé l'UE à réagir à nouveau fermement. Comme en novembre 2016, le Parlement européen s'est prononcé le 6 juillet en faveur de l'arrêt des négociations du processus d'adhésion, en raison de la révision de la Constitution turque, dont l'entrée en vigueur est prévue en 2019.

L'annulation en Allemagne au mois de mars de plusieurs meetings en faveur de cette réforme n'a fait que jeter un peu plus d'huile sur le feu. Lors de la dernière rencontre entre la chancelière allemande et le président turc en marge du G20, Angela Merkel a souligné les « profondes divergences » qui existaient entre leurs deux pays. Ces désaccords se sont renforcés à mesure que les chancelleries européennes ont critiqué les purges menées par le pouvoir turc, craignant qu'il ne profite de l'occasion pour faire taire toute opposition.

Les relations avec Washington sont tout aussi compliquées. Dès le lendemain du putsch manqué, des responsables turcs ont laissé entendre que les États-Unis avaient joué un rôle dans cette tentative, ces derniers se refusant depuis d'extrader Fethullah Gülen, l'homme désigné par Recep Tayyip Erdogan comme l'instigateur de toute l'opération. Le soutien américain aux Kurdes syriens du PYD (Parti de l'Union démocratique), considéré comme un groupe terroriste par Ankara, n'a fait que renforcer les tensions entre les deux alliés. « Je vais être très franc, ce n'est pas facile, il s'agit de faire des choix difficiles », a indiqué Rex Tillerson lors de sa première visite à Ankara en mars dernier.

 

(Lire aussi : « Nous arracherons la tête des traîtres », lance Erdogan un an après le putsch raté)

 

Dépendance
Se sentant abandonné par les Occidentaux, le président turc a cherché à développer les relations turco-russes. Alors que des tensions existaient entre Moscou et Ankara depuis la destruction en novembre 2015 d'un avion russe par l'armée turque, la mise en place d'accords bilatéraux sur la question syrienne entre les deux pays a marqué un rapprochement symbolique. De l'évacuation d'Alep en décembre 2016 aux pourparlers d'Astana lancés depuis janvier dernier qui se sont soldés par un accord sur des « zones de désescalade », la Russie et la Turquie semblent être en capacité de coopérer. Leur relation en matière de défense devrait même bientôt permettre à la Turquie d'acquérir des armes russes pour un montant total de 2,5 milliards de dollars, en dépit de la désapprobation de l'OTAN. « S'il y a une normalisation de la relation avec Moscou, le président turc Erdogan s'en sert comme d'un levier pour faire pression sur les Occidentaux, et Poutine a également parfaitement compris que lier des liens avec la Turquie pouvait déranger ces derniers », analyse Didier Billion, directeur adjoint de l'IRIS et spécialiste de la Turquie, interrogé par L'Orient-Le Jour. Malgré des relations établies entre Moscou et Ankara, des divergences profondes persistent et la Turquie reste dépendante des pays occidentaux.

 

(Lire aussi : Réflexions sur la tentative de coup de force du 15 juillet 2016 en Turquie, la tribune de Binali YILDIRIM)

 

Clarification
Effectivement, la Turquie ne peut définitivement pas tourner le dos à l'Occident. La forte dépendance à l'étranger de l'économie turque pour financer sa croissance confirme la nécessité de conserver des relations ne serait-ce que cordiales avec ses voisins de l'Ouest. « La capacité d'influence de la Turquie sur le Moyen-Orient dépend en bonne partie du maintien de relations de haut niveau avec les pays occidentaux, avec l'Union européenne, d'une part, et les États-Unis, de l'autre », affirme Didier Billion. Si Ankara a longtemps cherché à s'ériger en acteur régional majeur, la logique de blocs qui anime actuellement la scène moyen-orientale a entraîné une mouvance de la politique étrangère turque. « Le coup d'État turc n'est pas la cause de l'inflexion de la politique étrangère turque, mais une sorte d'accélérateur », ajoute le spécialiste.
La crise du Golfe dans laquelle le Qatar se retrouve isolé de ses voisins a de nouveau accentué ces fluctuations. Entre le camp associant l'Iran et Moscou opposé à celui composé de l'Arabie saoudite avec Washington, Ankara paraît essayer de jouer sur plusieurs tableaux.

« La Turquie est prise dans des contradictions d'alliance », explique Jean Marcou, directeur des relations internationales à Sciences Po Grenoble, contacté par L'Orient-Le Jour. Si le président Erdogan veut conserver une certaine légitimité sur la scène internationale, la stratégie adoptée par la Turquie semble être mise au défi de la clarification. « Aujourd'hui, elle cherche des alliés utiles, importants, mais on ne peut pas être à la fois membre de l'OTAN, et avoir de très bonnes relations avec la Russie, l'Iran, l'Arabie saoudite ou le Qatar », conclut M. Marcou.

 

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