Liban

Donald Trump et Trofim Dennissovitch Lyssenko

Les échos de l’agora
05/06/2017

Le spectacle en valait la peine en ce 2 juin 2017 lors de la conférence de presse de la Maison-Blanche à Washington. Freud aurait parlé du retour du refoulé. Un critique cinématographique aurait évoqué un remake de mauvais goût des films des années les plus sombres du stalinisme. Les théoriciens communistes de l'époque prétendaient soumettre à l'unique autorité de l'idéologie les faits scientifiques les plus élémentaires, qui faisaient consensus au sein de la communauté scientifique internationale.

En ce 2 juin 2017, nous vîmes le porte-parole officiel de la présidence américaine, Sean Spicer, s'écarter afin de laisser la place au directeur de l'Agence américaine pour la protection de l'environnement (US-EPA), l'expert Scott Pruit, qui était là non pour défendre l'environnement, mais la décision de son président de se retirer de l'accord de Paris sur le climat. Pour l'historien des sciences, cette surréaliste et kafkaïenne prestation de Scott Pruitt rappelle désagréablement la propagande la plus noire que le « savant-paysan » soviétique Trofim Denissovitch Lyssenko (1898-1976) avait entreprise sous Staline. On se souviendra qu'à l'époque Lyssenko avait prétendu avoir inventé une technique révolutionnaire (vernalisation) pour améliorer le rendement agricole d'une URSS ravagée par les famines des plans quinquennaux de Staline. La propagande du régime le catapulta au niveau des plus hauts échelons. Il se situait aux antipodes du rationalisme critique de la méthode expérimentale, base de toute science. Il entendait appliquer la dialectique aux sciences de la nature. Il s'obstinait à vouloir soumettre la science et la nature à l'idéologie marxiste-léniniste. Il rejeta la génétique moderne, la jugeant réactionnaire, contre-révolutionnaire et ennemie du prolétariat. Parce qu'il reposait sur de faux postulats, purement idéologiques, le terme « lyssenkisme » est depuis lors utilisé, métaphore oblige, comme démarche mensongère et manipulatrice qui fait fi du consensus scientifique du moment et ce dans l'unique but de justifier des convictions idéologiques ou une volonté politique.

Lyssenkisme inquiétant, dangereux et irresponsable. C'est ainsi que se révèle la prestation du directeur de la US-EPA, Scott Pruit. Rien ne le distinguait du théoricien soviétique, Victor Joanès, qui affirmait en 1948 : « Comment peut-on parler de science sans citer le nom du plus grand savant de notre temps, le grand Staline ? » Tout, absolument tout, séparait Joanès de l'éminent généticien Vavilov, persécuté par Lyssenko, qui affirmait courageusement en 1939 : « On pourra nous mener au bûcher, on pourra nous brûler vifs, mais on ne pourra pas nous faire renoncer (...) à un fait simplement parce que quelqu'un de haut placé le désire, non, c'est impossible. » Tous ceux qui ont étudié cette période noire de l'histoire des sciences se posent toujours la question : comment des hommes, par ailleurs instruits et cultivés, ont-ils pu se laisser contaminer par la vermine d'un tel délire? La question est aujourd'hui d'actualité, maintenant que le président Trump a décidé d'affronter le monde entier sur la question du réchauffement climatique. De nombreux journalistes harcelèrent Scott Pruit sur les choix intellectuels de Donald Trump. Il leur répondait invariablement avec un unique argument : « Nous ne discutons pas de climat mais de l'accord de Paris qui est mauvais pour l'Amérique et les Américains. »

Aujourd'hui, il ne reste rien du scandale Lyssenko, mais le lyssenkisme n'est pas mort. L'administration américaine vient de nous en fournir la preuve. Voilà une pensée d'une pauvreté inouïe mais obstinée, émanant d'un ego paranoïde démesurément hypertrophié, incapable de souplesse et de la moindre nuance dans son contact avec le réel.

Certes, nous savons que chez les défenseurs du climat il existe deux groupes aux motivations distinctes. Il y a ceux qui ont le souci de l'environnement et de son respect. Leur démarche est éthique ; elle consiste à demeurer attentifs à notre demeure commune, la Terre. Mais il y a aussi les excités de la théorie Gaïa, les adorateurs de la Terre qui colportent partout des arguments fallacieux de nature éco-religieuse, répandant l'image de l'homme comme un prédateur à l'égard de cet être chétif et fragile, la déesse Gaïa, la Terre-Mère.
On peut comprendre que certains, au sein de l'administration américaine, puissent être agacés par le deuxième groupe éco-idéologique. Qui ne le serait pas? Mais le traité de Paris repose sur des fondements éthiques et non écolo-doctrinaires. En le rejetant, Donald Trump dévoile, par son attitude lyssenkiste, une dangereuse et préoccupante dérive du pouvoir politique de la plus grande puissance du monde.


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