Liban

Al-Azhar, radicalisme et modération

Les échos de l’agora
24/04/2017

Dans quelques jours arriveront au Caire le pape François de Rome, le patriarche œcuménique Bartholomée de Constantinople ainsi que de multiples autres chefs d'institutions religieuses diverses, venus du monde entier afin de participer à la conférence d'al-Azhar pour la paix qui fait suite à la précédente conférence qu'al-Azhar et le Conseil des anciens de l'islam avaient organisée au début du mois de mars, et dont la déclaration finale, sur la citoyenneté et le vivre-ensemble, ouvre une brèche dans le mur de rigidité que connaît la culture islamique depuis huit siècles.
Le contexte des conférences d'al-Azhar est des plus difficiles car il est marqué par les massacres barbares perpétrés contre les fidèles de deux églises coptes en pleine célébration du dimanche des Rameaux ; sans oublier les tensions qui opposent, en Égypte, le régime actuel et al-Azhar, première institution de l'islam. Comment ne pas mettre en parallèle ces attentats sanglants, qui interviennent un mois après al-Azhar-1 et un mois avant al-Azhar-2 ?
Le timing si particulier de ces attentats est-il fortuit ou serait-il lié aux conférences en question ? En d'autres termes, le massacre du dimanche des Rameaux en Égypte fut-il un attentat terroriste aveugle ou un acte de guerre bien calculé ?
On se souviendra que la conférence d'al-Azhar-1 avait solennellement déclaré la guerre culturelle contre tout radicalisme instrumentalisant le religieux à des fins politiques. De plus, la déclaration finale proclame clairement que le vivre-ensemble dans les différentes patries des peuples arabes implique de choisir entre la citoyenneté au sein d'un État constitutionnel et le statut de minorités. Le document affirme que, dans un tel État, les « musulmans, les chrétiens ainsi que d'autres groupes » sont tous égaux, bénéficient des mêmes droits et forment une seule oumma (nation). Le terme oumma est utilisé suivant la référence géographique au lieu et au territoire et non au cadre religieux du panislamisme ou ethnico-culturel du panarabisme. Certains n'ont pas manqué de souligner que de telles paroles mettent à mal et déstabilisent la notion même de Dar al-islam (douaire de l'islam), concept fondamental du droit public musulman. Cette déclaration demande, avec insistance, qu'un nouveau partenariat, ou un nouveau pacte contractuel, puisse s'établir entre citoyens d'appartenances diverses sur base « de la reconnaissance réciproque, la citoyenneté et la liberté ». Il est difficile, pour une oreille libanaise, de ne pas entendre cela comme un écho probable de l'accord de Taëf.
Les deux conférences d'al-Azhar sont organiquement liées. Si la première a surtout jeté les fondements conceptuels d'une révolution culturelle en mettant l'accent sur l'appartenance citoyenne et non sur l'identité confessionnelle, la seconde conférence qui aura lieu à la fin de ce mois a pour thème principal la paix et se situe dans le prolongement naturel de la première.
Un tel renouveau est-il du goût de tout le monde ? Ne dérange-t-il pas certaines factions traditionnelles conservatrices, voire certains intérêts stratégiques et/ou politiques ? Les massacres barbares du dimanche des Rameaux apparaissent, ainsi, sous un nouvel éclairage, celui de la lutte féroce que mène le radicalisme sous toutes ses formes contre la modération.
Dans le monde d'aujourd'hui, les idéologies sont mortes. Le clivage, auquel n'échappe pas le monde musulman, se fait désormais entre radicaux et modérés, disait Samir Frangié. La lutte sans merci contre le camp musulman de la modération passerait, nécessairement, par l'attaque contre son flanc mou, son aile la plus faible, à savoir son allié minoritaire.
A-t-on répandu le sang chrétien innocent, en Égypte comme ailleurs en Orient, afin de briser l'alliance des modérés du monde arabe et du monde tout court ? Telle est la question qui se profile en filigrane de la prochaine visite du pape François à al-Azhar.

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