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Moyen Orient et Monde - Portrait

Ahmad el-Tayyeb : un soufi lecteur de Paul Ricœur

Le grand imam d'al-Azhar, entre mysticisme et philosophie.

Le grand imam d’al-Azhar, Ahmad el-Tayyeb, lors d’une conférence précédant la visite du pape François au Caire, le 27 avril 2017. Mohammad Abd el-Ghany/Reuters

Il y a derrière le regard en biais du grand imam d'al-Azhar, qui le fait ressembler parfois à une bête traquée, « un grand timide », assure l'ancien ministre libanais de la Culture, Tarek Mitri, qui le connaît depuis les années d'université passées à Paris où l'un suivait des études de philosophie des relations internationales, l'autre de philosophie des religions. Nous sommes bien loin des images de farouche « gardien du dogme » ou du « grand inquisiteur » qu'on peut s'en faire, à suivre sa carrière publique. Fils d'un cheikh d'une tarika, d'une voie soufie de Saïd (Haute-Égypte), Ahmad el-Tayyeb, 71 ans, a aussi une solide formation philosophique acquise à la Sorbonne aux cours de Paul Ricœur. « Sa pensée religieuse est donc informée par le mysticisme, d'une part, et par la philosophie, de l'autre. Ce n'est pas un fakih, un juriste ou un canoniste », précise Tarek Mitri.

(Lire aussi : François apporte sa caution à l’imam d’al-Azhar : un pari audacieux)



Dans le discours qu'il a prononcé à l'Université al-Azhar (27 avril), l'imam a évoqué « l'existentialisme » et parlé de la « postmodernité ». Était-ce de l'étalage ? L'ancien ministre libanais contredit ce jugement et commente : « Quand il s'exprime publiquement, l'imam est dans une logique de confrontation entre la foi religieuse et le nihilisme moderne. Mais en réalité, c'est un homme qui est en dialogue avec la modernité. Il y a donc l'homme et la fonction. En public, la fonction prend certes le dessus, mais je crois qu'il est habité par le souci de rendre le message religieux plausible, crédible, aux yeux des modernes. Il est conscient qu'il y a une modernité qui s'angoisse dans le monde musulman. »

Sur le plan public, le grand imam d'al-Azhar, nommé par le président Hosni Moubarak en 2010, est certes approuvé par beaucoup, mais il reste assailli de critiques. Les fondamentalistes le détestent, et le pouvoir politique intrigue pour le remplacer. En 2011, lors des journées révolutionnaires qui ont balayé M. Moubarak, les révolutionnaires l'ont pris pour un allié du régime. Lui, sans être révolutionnaire, était très sensible à ce que réclamaient les jeunes. De ce fait, les gens du pouvoir ont perdu confiance en lui, le soupçonnant d'être trop favorable aux idées nouvelles.

(Lire aussi : Au congrès d’al-Azhar, une question : comment sortir de la violence)



« Fait sans précédent, l'imam a décidé de faire d'al-Azhar un lieu de dialogue. Il a créé Beit el-a'ila el-masria (La Maison de la famille égyptienne), un lieu où tous les chefs religieux chrétiens se sentent chez eux et où on essaie de résoudre, de désamorcer les tensions confessionnelles, d'apporter des solutions ponctuelles à des problèmes ponctuels, comme ça se fait dans une famille. Puis il a réuni à plusieurs reprises pendant presque deux ans des intellectuels islamistes plus ou moins modérés, ainsi que des libéraux musulmans et chrétiens. Ce fut le travail sur la notion d'État constitutionnel. Il a également proclamé, en consultation avec un grand nombre d'intellectuels de tout bord, une charte des libertés qui va très loin : libertés artistiques, libertés intellectuelles et même liberté de conscience, mais sans employer le mot. Enfin, il a cherché à asseoir la notion de citoyenneté dans le monde islamique, ce qui a donné le colloque de mars dernier », relève encore Tarek Mitri.

Le nom de l'imam d'al-Azhar a été applaudi chaleureusement à la messe en plein air célébrée par le pape, samedi 29 avril. Évoqué dans un mot de remerciement final par le patriarche des coptes-catholiques, son nom a été applaudi par la foule autant que celui du président Sissi et de Tawadros II. « Douce consolation au milieu de l'amertume », commente Tarik Mitri, rapportant les sentiments mitigés qui se partagent le cœur d'Ahmad el-Tayyeb à la fin de la visite du Saint-Père. Comme le pape, qui l'étreint en public, il est rendu à une opposition interne tenace et parfois même méchante de la part des rigoristes de son camp.

 

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