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Moyen Orient et Monde

François apporte sa caution à l’imam d’al-Azhar : un pari audacieux

Dialogue islamo-chrétien

« L'unique alternative à la civilisation de la rencontre, c'est la barbarie de la confrontation », juge le pape.

29/04/2017

C'est un appui moral extraordinaire, presque une caution, que François a apporté à l'imam d'al-Azhar, Ahmad el-Tayyeb, en atterrissant hier en début d'après-midi en terre égyptienne. Les deux hommes ont scellé leur alliance d'une accolade appuyée, lors d'une rencontre à l'Université al-Azhar, au cours de laquelle ils ont tenu, devant un parterre trié sur le volet, deux discours parallèles : condamnations sans appel du terrorisme travesti en obligations religieuses, duplicité des États et du commerce des armes, et critique de la civilisation occidentale qui a évacué Dieu de son horizon, ce qui la tient quitte du respect des valeurs qui l'incommodent, comme de tout souci humanitaire sincère.

Mais le pape avait-il d'autre choix, au regard de l'urgence ? C'est aux quatre coins de la planète qu'intolérant, irrationnel et ne reculant devant aucune ignominie, le groupe État islamique sévit depuis quelques semaines, après avoir commandité deux attentats sanglants contre des églises coptes orthodoxes, le dimanche des Rameaux (9 avril).
« C'est un voyage d'unité et de fraternité. Moins de deux jours, mais très intense. Cette rencontre sera déjà un exemple et un modèle de paix parce que précisément ça sera une rencontre de dialogue », a expliqué le pape aux journalistes dans l'avion l'emmenant au Caire. « Il y a une attente spéciale du fait que l'invitation est arrivée du président de l'Égypte, du patriarche des coptes-catholiques et du grand imam d'al-Azhar », a-t-il également ajouté.

 

(Lire aussi : Au congrès d’al-Azhar, une question : comment sortir de la violence)

 

Prière commune avec Tawadros II
Inscrit au programme de cette visite éclair, le pontife argentin et Tawadros II, pape des coptes orthodoxes, ont pris un moment de prière commun en fin de journée dans la grande église du Caire pour les victimes des deux attentats qui ont fait 45 morts et plus de cent blessés. Peu de temps après son arrivée, le Saint-Père avait également rencontré le président Abdel Fattah al-Sissi lors d'un entretien privé.
Pour la visite hautement symbolique du Saint-Père, la capitale égyptienne a été quadrillée par l'armée et les forces de police, et saturée d'agents en civil. Toutes les églises ont été placées sous haute surveillance. Les abords de la nonciature apostolique, où le pape passera la nuit, et de nombreuses artères situées sur le parcours des officiels ont été bouclés.

 

(Pour mémoire : Impressionnantes mesures de sécurité pour l'ouverture du congrès international d'al-Azhar pour la paix)

 

Matière à débat
L'institution al-Azhar et son grand imam seront-ils à la hauteur de la caution que leur apporte le pape ? C'est matière à débat. Dans les milieux ecclésiastiques chrétiens, on aimerait voir le cheikh Ahmad el-Tayyeb franchir des pas supplémentaires en direction de l'État civil, et surtout condamner sans nuance non pas seulement des individus ou des groupes qui « prennent des versets du Coran en otage », comme il l'a affirmé hier, mais toute violence érigée en devoir religieux. Mais al-Azhar se refuse toujours à le faire, invoquant à l'appui de son refus des arguments historiques. « Est-ce que toute la civilisation américaine doit être condamnée parce que Hiroshima et Nagasaki ont été bombardées ? » a-t-il argumenté.
Sur ce point, le discours du pape était d'une netteté absolue. Le Saint-Père a insisté sans ambiguïté sur le fait « qu'aucune violence ne peut être commise au nom de Dieu et sur l'importance primordiale de l'éducation qui devient sagesse de vie ». « Il n'y aura pas de paix sans une éducation adéquate des jeunes générations. Et il n'y aura pas une éducation adéquate pour les jeunes d'aujourd'hui si la formation offerte ne correspond pas bien à la nature de l'homme en tant qu'être ouvert et relationnel », a-t-il insisté.
En matière de dialogue, le pape a affirmé que « l'avenir de tous dépend aussi de la rencontre entre les religions et les cultures ». Il a salué au passage le travail mené par le Comité mixte pour le dialogue entre le Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux et le Comité d'al-Azhar pour le dialogue.

 

(Lire aussi : Exercice de communication pour le pape François avec al-Azhar)

 

Devoir, courage, sincérité
Pour mener à bien le dialogue, François identifie alors trois orientations fondamentales, « le devoir de l'identité, le courage de l'altérité et la sincérité des intentions ».
Constante dans les prises de position du Saint-Siège en matière de dialogue interreligieux, la liberté religieuse, « car l'unique alternative à la civilisation de la rencontre, c'est la barbarie de la confrontation ».
« L'humanité ne peut se proposer de jouir de la paix en excluant Dieu de l'horizon », affirme François. Et de rappeler que dans nombre de sociétés actuelles, « on tend à reléguer la religion dans la sphère privée, sans la reconnaître comme dimension constitutive de l'être humain et de la société ; d'autre part, on confond, sans distinguer de manière appropriée, la sphère religieuse et la sphère politique. Il existe le risque que la religion en vienne à être absorbée par la gestion des affaires temporelles et à être tentée par les mirages des pouvoirs mondains qui, en réalité, l'instrumentalisent ».
Or, « la religion n'est pas un problème mais fait partie de la solution: contre la tentation de s'accommoder à une vie plate, où tout naît et finit ici-bas, elle nous rappelle qu'il faut élever l'âme vers le Haut pour apprendre à construire la cité des hommes », insiste le pape.
Il appelle ainsi les musulmans à dire « un "non" fort et clair à toute forme de violence, de vengeance et de haine au nom de la religion ou au nom de Dieu. Ensemble, affirmons l'incompatibilité entre violence et foi, entre croire et haïr. Ensemble, déclarons la sacralité de toute vie humaine opposée à toute forme de violence physique, sociale, éducative ou psychologique ». Il ajoute : « Plus l'on grandit dans la foi en Dieu, plus l'on grandit dans l'amour du prochain. »
Pour agir concrètement, le pape François exhorte à « œuvrer pour résorber les situations de pauvreté et d'exploitation », et à « combattre la prolifération des armes qui, si elles sont fabriquées et vendues, tôt ou tard seront aussi utilisées ».
Aujourd'hui, le pape célébrera une messe ouverte, mais placée sous haute sécurité, avant de rencontrer les communautés catholiques locales et de s'envoler en fin d'après-midi pour le Vatican.

 

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Démasquer les « vendeurs d'illusions »

« L'Égypte a un devoir particulier : renforcer et consolider la paix régionale. » Le pape François, cité par Radio Vatican, est revenu dans son discours prononcé devant les autorités égyptiennes sur le rôle incontournable du pays qui l'accueille dans la région du Proche-Orient. Lors de ce deuxième grand rendez-vous, ce vendredi au Caire, François a condamné sans appel, mais sans les nommer, l'organisation État islamique et toutes les organisations terroristes se réclamant de l'islam.
Il est donc de la responsabilité des religions et des autorités politiques, a-t-il dit, de « démasquer les vendeurs d'illusions sur l'au-delà, qui prêchent la haine pour voler aux gens simples leur vie présente et leur droit de vivre avec dignité, en les transformant en bois à brûler et en les privant de la capacité de choisir avec liberté et de croire avec responsabilité. Nous avons le devoir de démonter les idées homicides et les idéologies extrémistes, en affirmant l'incompatibilité entre la vraie foi et la violence, entre Dieu et les actes de mort ».
Dans cette Égypte, sur laquelle pèsent tant de responsabilités, les chrétiens ont toute leur place. « Votre présence dans ce pays n'est ni nouvelle ni fortuite, mais historique et inséparable de l'histoire de l'Égypte. Vous avez démontré et vous démontrez qu'on peut vivre ensemble, dans le respect réciproque et dans la confrontation loyale, en trouvant dans la différence une source de richesse et jamais un motif d'affrontement », a-t-il souligné.

 

« Plus possible de se cacher »

« Il ne nous est plus possible de nous cacher derrière les prétextes des divergences d'interprétation ni non plus derrière des siècles d'histoire et de traditions qui nous ont rendus étrangers » : le pape François a célébré l'œcuménisme lors de son dernier rendez-vous de la journée au Caire.
C'est ainsi qu'en fin de journée, il a rencontré le pape des coptes-orthodoxes Tawadros II au siège de son patriarcat, dans la capitale égyptienne. Après s'être entretenu en privé avec le patriarche, le pape a pris la parole devant les délégations des deux Églises.
Dans son intervention devant le pape copte, le pape François, qui portait la croix copte, est revenu sur le caractère inéluctable du rapprochement entre les Églises catholique et copte-orthodoxe.

 

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M.V.

La "civilisation de la rencontre" valide la dhimmitude et la soumission , le pape , serait 'il au pire gâteux...? et au mieux inconscient ...? ou voir les deux...?

Chammas frederico

Nous avons tous chrétiens et musulmans, la chance d'avoir ce pape "inspire et lumineux"

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

ON A CRITIQUE LA CIVILISATION OCCIDENTALE QUI S,ELOIGNE DE DIEU -SANS POURTANT COMMETTRE DES ACTES TERRORISTES-... ET ON A BIEN FAIT... MAIS POURQUOI NE CRITIQUE-T-ON PAS LE MOT MECREANT ET CERTAINS VERSETS AU NOM DESQUELS LES EXTREMISTES COMMETTENT LEURS ACTES TERRORISTES ? L,EQUIVALENCE DEVRAIT ETRE DE RIGUEUR !

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