Des Nord-Coréens prenant le bus hier dans le nouveau quartier central de Pyongyang. Damir Sagolj/Reuters
À Pyongyang, on peut acheter des tomates à des petits commerçants, trouver du Coca sur certains marchés et même changer au noir des devises étrangères : quoi qu'en disent les autorités, l'économie nord-coréenne est bel et bien en train d'évoluer.
Officiellement, le régime suit à la lettre la doctrine du Juche, qui repose notamment sur l'autosuffisance économique et qui a été édictée par le fondateur du régime, Kim Il-sung. Mais le changement économique est en marche, estiment les analystes. Un des traits saillants de la capitale est l'absence quasi totale d'affiches publicitaires dans ses avenues, où l'on peut cependant admirer des fresques massives à la gloire des soldats héroïques et des travailleurs infatigables, et méditer des slogans enthousiastes : « Suivons les décisions du 7e Congrès du Parti des travailleurs de Corée. »
« Nous sommes un pays socialiste, ce qui fait que nous nous tenons sur le plan économique aux principes socialistes », explique Ri Sun-chol, directeur de l'Institut de recherches économiques à l'Institut des sciences sociales de Pyongyang. « Nous ne cherchons pas à mettre en œuvre des réformes économiques pour aller vers une économie de marché », dit-il.
Pourtant, certaines décisions prises par l'actuel leader Kim Jong-un vont exactement dans cette direction, estiment des chercheurs étrangers. Plusieurs fermes collectives ont été démantelées, leurs terres redistribuées à des particuliers sous le vocable d'« unité de travail basée sur la famille », ce qui a permis une hausse sensible de la production.
Au-delà de ce qu'ils sont tenus de produire pour l'État, les dirigeants d'usines ont reçu l'autorisation de rechercher leurs propres fournisseurs et clients. Kwon Yong-chol, ingénieur en chef à l'usine alimentaire Song Do Won de Wonsan, explique que celle-ci produit selon les instructions gouvernementales mais qu'il « y a aussi un réseau commercial de vendeurs que nous utilisons pour conclure nos propres contrats ».
Et les fonctionnaires ont reçu pour consigne de ne pas interférer avec le commerce privé alors que cela est techniquement illégal. Certains experts estiment que le secteur privé nord-coréen pourrait peser un quart, voire la moitié, du PIB. Ces chiffres sont sujets à caution car le gouvernement ne publie aucune statistique fiable. Et les experts sud-coréens sont incapables de dire avec certitude s'il y a eu croissance ou contraction économique au Nord en 2015.
Comme la Chine
L'évolution fait penser à celle qu'avait connue la Chine sous Deng Xiaoping dans les années 1980 et qui a permis à son économie de s'élever au deuxième rang mondial. Pékin, principal allié de Pyongyang, encourage son hermétique voisin à suivre son exemple. « Les réformes étaient taillées pour la situation chinoise, désirées par les Chinois, et si elles ont aidé au développement économique de la Chine, nous en sommes très contents », déclare M. Ri. Mais, balaie-t-il, « notre pays va suivre la voie du socialisme. »
« Bien sûr qu'ils copient la Chine car la Chine a eu un tel succès... » tranche Andrei Lankov, professeur à l'université Kookmin de Séoul. « Ils ne reconnaîtront jamais qu'ils ont des choses à apprendre des autres », poursuit-il. Mais Kim Jong-un « mesure très bien » comment l'économie de marché a pu contribuer, ailleurs, au développement.
En refusant de parler de réforme, Pyongyang conserve une marge de manœuvre tout en entretenant une façade politique, selon les experts. « Tant que ces activités resteront en théorie illégales, et même passibles dans certains cas de la peine de mort, l'État conservera la possibilité de faire machine arrière », explique Marcus Noland, de l'institut Peterson pour l'économie internationale à Washington.
Avouer une dose de réforme économique reviendrait à remettre en cause une des différences fondamentales avec le Sud, soit la raison d'être du régime et donc la légitimité de la dynastie, poursuit-il. « L'idée est que la Corée du Nord est dirigée par une famille de génies sans équivalent » dans l'histoire, ajoute-t-il. Deng Xiaoping avait commencé à s'affranchir du maoïsme en affirmant que Mao avait eu « raison à 70 % et tort à 30 % ». « Kim Jong-un ne peut pas même dire que son père ou son grand-père ont eu tort à 1 %, observe M. Noland. Il n'a d'autre choix que de maintenir l'illusion d'une continuité idéologique, même s'il opère un virage à 180. Ce qui est très malin. »
Sébastien BERGER/AFP


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