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Idées

L’histoire n’est pas un long fleuve tranquille

Géopolitique
08/04/2017

« Nous autres civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles »
Paul Valéry

L'histoire n'est pas un long fleuve tranquille. Elle garde les traces archéologiques des civilisations échouées sur ses rives, et son cours tumultueux est jalonné de périodes plus ou moins longues de reflux. Qu'il s'agisse de décadence culturelle et morale, de régression matérielle et démographique ou de crises socioéconomiques et politiques qui se nourrissent souvent mutuellement. Dans le sillage de la déferlante des peuples de la mer (volkeswanderung) qui détruisit la civilisation mycénienne au treizième siècle avant notre ère, la connaissance de l'écriture, écrit Arnold Toynbee, disparut de la mer Égée jusqu'en 750 av. J.-C. Après les invasions barbares, il a fallu dix siècles à l'Europe pour rattraper le niveau de développement qui était le sien du temps de l'Empire romain. La croyance que le progrès matériel entraînerait nécessairement un progrès moral et social fut ébranlée au siècle dernier. La crise de 1929 envoya des millions de gens au chômage, les deux guerres mondiales firent des dizaines de millions de victimes et le génocide juif montra qu'une idéologie pernicieuse peut faire retomber une frange d'un des peuples les plus civilisés de la terre dans la barbarie.
La chronique du déclin de l'Occident annoncé par Oswald Spengler est toutefois bénigne comparée à celle du monde arabo-musulman dont on peut dire qu'il a connu sa Renaissance avant son Moyen Âge. Le printemps arabe, comme jadis la Nahda, a fait long feu et l'histoire des pays arabes depuis leur accession à l'indépendance n'est qu'une longue suite de désillusions. Les conflits qui déchirent aujourd'hui plusieurs pays du Proche-Orient et d'Afrique du Nord et subsaharienne (Yémen, Irak, Syrie, Libye, Mali) rappellent à plus d'un égard les cataclysmes du passé avec leur cortège d'atrocités, d'épurations ethniques et de déplacements de population. Au-delà de leurs causes directes, leur désintégration est plus profondément l'effet de la régression idéologique et culturelle provoquée par l'islamisme radical qui a ravivé l'antagonisme chiite-sunnite et enterré le panarabisme. Tandis que la Turquie est le théâtre de la restauration d'un régime quasi dictatorial et d'une entreprise systématique de déconstruction de son modèle kémaliste de laïcité. Qualifié de « revanche de Dieu » par Gilles Kepel, le phénomène du « retour du religieux » qui touche surtout l'islam relève davantage d'une instrumentalisation de la religion à des fins politiques. Et la remise en question de la révolution du dévoilement de la femme musulmane traduit moins un regain de spiritualité qu'une forme d'affirmation identitaire.
La crise de l'Europe est certes infiniment moins grave que celle que connaissent ses voisins des rives sud et est de la Méditerranée, mais elle est réelle. La montée du populisme, du communautarisme, du repli sur soi et du rejet des migrants va à l'encontre de l'idéal universaliste kantien. Et celle des partis nationalistes d'extrême droite écorne le rêve d'Union européenne déjà ébranlé par le Brexit. Le niveau déplorable de la campagne présidentielle française reflète la dégradation des mœurs politiques, le déficit déontologique des médias et le discrédit général de la classe politique. Et l'on peut se demander si des lois comme celle légalisant le mariage pour tous ou l'adoption d'enfants par des couples du même sexe constituent une avancée des libertés ou une dérive libertaire. Le célèbre « O tempora o mores » de Cicéron stigmatisant le déclin des valeurs morales romaines est plus que jamais d'actualité. Cela dit, les politiciens occidentaux font figure de parangons de vertu comparés à leurs homologues arabes. C'est le cas en particulier au Liban, où la corruption a atteint un niveau sans précédent. Et où la campagne de protestation brandissant le slogan « vous puez », inspiré par l'odeur pestilentielle des ordures jonchant les rues causée par leur incurie, n'a eu aucun effet.
De l'autre côté de l'Atlantique, l'élection de Donald Trump témoigne de la crise que traverse la démocratie américaine. Le sentiment de déclin de l'Occident, et en particulier du Vieux Continent à la démographie en berne, reflété par des ouvrages récents comme celui de Michel Onfray, contraste avec le développement spectaculaire de la Chine et des autres pays asiatiques. Ceux-ci apparaissent comme les grands gagnants de la mondialisation accusée d'être à l'origine du chômage et de la paupérisation de la classe moyenne occidentale par ses détracteurs protectionnistes. L'effet de dissuasion de l'arme nucléaire a conjuré la peur de la mort de la civilisation qui a été remplacée par la théorie du choc des civilisations et par la perception par les Européens d'une menace contre leur civilisation posée par l'islam. De la manière dont l'Europe relèvera ce défi dépendra son propre avenir ainsi que celui de la paix et du vivre-ensemble autour de la Méditerranée.

 

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