Laisser passer le passé

Il nous semble parfois que le Liban est pareil à un tableau de Bruegel le Jeune. Une foultitude de scènes et de personnages s'animent dans tous les coins. On a du mal à en distinguer le sujet central. Il faut bien s'en approcher pour comprendre, et encore, on ne saisit que des fragments. L'ensemble nous échappe. Tout se passe comme si une myriade de pays se côtoyaient sur ce petit territoire. Sur un même parcours d'à peine une heure, on pourrait voir se succéder plusieurs civilisations presque étrangères les unes aux autres, voire indifférentes à force de s'ignorer. Cette attitude n'est pas louable, mais elle préserve une sorte de paix que la promiscuité tend à menacer.

Tenez, par exemple, un grand nombre d'entre nous, pour n'y avoir pas été confronté, ignore que le mariage des mineures est encore licite dans ce pays. Il a fallu que le chef du Hezbollah, qui d'habitude ne s'adresse à la « nation » que pour parler de politique ou de guerre, se pique pour la première fois d'aborder ce sujet de société... diabolisant au passage toute personne qui s'opposerait au mariage des fillettes qui, lui, ferait partie du dessein divin. Imaginerait-on des femmes adultes épouser des petits garçons ? Il suffit d'inverser l'image pour en saisir la monstruosité. On a beau ne pas appartenir au parti ou à l'honorable communauté chiite, on ne peut s'empêcher de ressentir une douleur aiguë en pensant à ces gamines dont le ventre est réquisitionné implicitement pour l'effort de guerre, au mépris de leur innocence et de leur ignorance. Ces enfances malheureuses engendrent elles-mêmes des enfants malheureux qui ne font qu'ajouter de la misère à la misère existante. Scandale en deçà de la banlieue sud, coutume au-delà ?
Le problème, c'est que nous vivons sans le nommer dans une sorte d'état d'urgence, un sentiment d'insécurité larvé, entretenu en hauts lieux (il y en a plusieurs) pour garantir notre résignation au moindre mal. Que vaut, à cet égard, la douleur d'une gamine, tant qu'elle peut aider à cristalliser une culture et affermir un règne ?

Par ailleurs, autour de nous, nous voyons tomber les derniers témoins architecturaux d'un art de vivre qui s'efface, que nous imaginions doux et lent. Il est pourtant contemporain de ces mœurs que notre époque n'est plus prête à tolérer. Tour à tour disparaissent ces maisons auxquelles nous attribuions une âme, une poésie intrinsèque et que nous désignions par leur couleur, la bleue, la jaune, la rose, et maintenant la rouge. Il faudra aussi accepter l'effondrement de la « Grande Brasserie du Levant », symbole de nos premières ambitions industrielles. Il faudra accepter que le passé rejoigne le passé et se décider enfin à enchanter le présent, à y graver notre empreinte. Aimons-nous enfin. Secouons nos poussières, ne laissons plus rien en repos. C'est à nous, citoyens, d'inspirer et d'animer dans le bon sens les gens qui gouvernent ce pays. Autant qu'eux, nous sommes responsables de l'avenir. Souvenons-nous que nous avons toujours eu vocation à aller vers le monde, à contribuer, souvent en pionniers, à tous les changements. Avons-nous toujours besoin de partir pour donner le meilleur dont nous sommes capables ? Il y a tant à faire, et de ce « tant », tant à espérer.


Il nous semble parfois que le Liban est pareil à un tableau de Bruegel le Jeune. Une foultitude de scènes et de personnages s'animent dans tous les coins. On a du mal à en distinguer le sujet central. Il faut bien s'en approcher pour comprendre, et encore, on ne saisit que des fragments. L'ensemble nous échappe. Tout se passe comme si une myriade de pays se côtoyaient sur ce petit...

commentaires (8)

" Imaginerait-on des femmes adultes épouser des petits garçons ? Il suffit d'inverser l'image pour en saisir la monstruosité. " Vous avez entendu parler, vous, d'une prophétesse qui aurait épousé un petit garçon? CQFD...

Georges MELKI

17 h 02, le 23 décembre 2017

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Commentaires (8)

  • " Imaginerait-on des femmes adultes épouser des petits garçons ? Il suffit d'inverser l'image pour en saisir la monstruosité. " Vous avez entendu parler, vous, d'une prophétesse qui aurait épousé un petit garçon? CQFD...

    Georges MELKI

    17 h 02, le 23 décembre 2017

  • Tant que les droits de l'homme,de lafemme mais surtout de l'enfant (fille ou garçon) sont bafoués, il n'est pas possible d'exiger la sauvegarde des anciennes demeures qui font partie du patrimoine... Mme Fifi, vous visez parfaitement les deux tristes réalités qui font mal au coeur des gens qui en ont encore un qui vibre!! Mais la plus poignante est la réalité concernant le mariage des mineures. Inadmissible n'est ce pas? Bon courage et bravo Fifi pour n'en dire pas plus ici...

    Zaarour Beatriz

    22 h 16, le 30 mars 2017

  • Merci, Madame Fifi Abou Dib, pour vos articles qui nous décrivent notre Liban de façon si réaliste...parfois vous nous faites pleurer...parfois rire...n'en déplaise à ceux qui ne peuvent pas comprendre...leur coeur est gelé depuis trop longtemps... Irène Saïd

    Irene Said

    17 h 27, le 30 mars 2017

  • SUPERBE ! LA REFERENCE A INVERSER LE MARIAGE DES PETITES FILLETTES AUX PETITS GARCONS DEVRAIT EMOUVOIR LES CONSCIENCES SI CONSCIENCES IL Y EN A... ET LES ECLAIRER... MAIS L,OBSCURANTISME A DIABOLISE LA NATURE HUMAINE MEME !!!

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    13 h 18, le 30 mars 2017

  • Merci chère Fifi de ces paroles de bon sens

    COURBAN Antoine

    11 h 26, le 30 mars 2017

  • Vous foutez le cafard à vos lecteurs Fifi . Vois pouvez pas écrire des choses un peu plus GAIS parfois ?

    FRIK-A-FRAK

    11 h 15, le 30 mars 2017

  • Le Libanais n'est pas un romantique. Il ne s'interesse pas beaucoup à son Histoire. XIXe siècle, XXe, époque romaine et byzantine, il n'en a que faire. Quand en 1990 l'état libanais a entamé la reconstruction du centre ville, il a bien enseveli une ville entière tapie sous les décombres. et puis dans l'histoire du Liban contemporain il y-a toujours des sujets tabous. Sachant que Liban contemporain égal XIXe et première moitié du XXe. Alors pleurnicher sur quelques façades d'immeubles résistants désuets.... Non les entrepreneurs doivent vivre et le a population libanaise survivre.

    Massabki Alice

    10 h 09, le 30 mars 2017

  • SUBLIME !!! MERCI POUR TOUS LES BILLETS DES JEUDIS. P.A.

    paznavour

    08 h 15, le 30 mars 2017