Liban

La « dekkéné », ou le visage du Liban d’antan

Rencontre

Dans un souci de documentation, Bilal Salamé a fait le tour du Liban à pied pour photographier les épiceries du pays, aujourd'hui en voie de disparition, et contribuer à en garder le souvenir.

21/03/2017

« Qu'est-ce qu'une dekkéné ? »
Bilal Salamé, jeune photographe de 25 ans, a eu peur que cette question ne soit posée un jour par un enfant à ses parents. Ils lui diront certes que c'est un « petit » supermarché qui existait à leur époque. Mais, pour Bilal, la « dekkéné » est un monde en soi, une partie intégrante de l'histoire du pays. Elle est tout, sauf un supermarché de plus petite superficie.
Le jeune photographe a donc eu l'idée de documenter les épiceries du Liban. De les chercher, dans les petits coins de la ville ou dans les places des villages, d'en prendre des photos et d'en retenir les histoires. Il en fallait du courage, et Bilal Salamé en a eu, puisqu'il a entamé son « voyage » autour du Liban en hiver, et à pied !

« En hiver parce que c'est en ce moment de l'année que tout était enfin prêt et je n'ai donc pas voulu attendre qu'il fasse beau », précise-t-il à L'Orient-Le Jour. « Et à défaut de trouver un sponsor pour mon projet, et puisque je n'avais pas les moyens de l'autofinancer, faire le tour du pays à pied était le moyen le moins coûteux », raconte-t-il, avant d'ajouter : « C'est également parce que plus on met de l'effort dans un projet, mieux c'est. Plus on donne de soi-même, de fatigue et de sueur, plus le projet nous ressemblera. »
Un sac de couchage au dos et la caméra au cou, Bilal a quitté sa maison à Hamra et s'est dirigé vers Jbeil. « J'avais déjà été dans neuf épiceries dans Beyrouth, et il était temps d'aller regarder ailleurs », dit-il. Presque toutes les épiceries ont un dénominateur commun sur trois plans, selon Bilal. « Elles n'ont toutes pas été rénovées, elles ont toutes connu la guerre et elles gardent toutes le même propriétaire », explique-t-il.

 

« Qu'est-ce qu'une dekkéné donc ? »
« Tu trouves tout dans une épicerie bien qu'elle est censée vendre une variété déterminée de produits, précise Bilal. Et pourtant, tu trouves que le propriétaire vend des aimants, on ne sait pas pourquoi mais ils sont exposés sur l'étagère, ajoute-t-il. La plupart de ces étagères sont vides maintenant, et les produits sont éparpillés un peu partout, ils prennent la couleur de la poussière et du coup on a l'impression qu'un seul et même produit se vend dans l'épicerie : le passé », affirme le jeune photographe qui souhaite, à travers son projet, préserver les traces de ce qui fut.
« Je ne suis pas seul dans ce projet, les propriétaires des épiceries sont mes partenaires. Il faut qu'ils désirent, eux aussi, garder des traces. C'est pour cela que je leur ai demandé de me consacrer comme un petit testament manuscrit dans lequel ils s'expriment librement. » «Je continuerai à travailler dans cette épicerie tant que j'ai la force, parce que le travail est l'espoir de la vie », a écrit l'un d'eux. Un autre a voulu partager un souhait : » J'aimerais juste que le Liban retrouve son visage d'antan. »

L'ancien visage du Liban, selon le propriétaire de cette épicerie, n'est autre que le Liban de la bienveillance, de la générosité et de la douceur du temps qui passe. « Jusqu'à aujourd'hui, les propriétaires proposent un café à leurs clients, aux réguliers comme aux passagers, note Bilal. À l'origine, cette tradition de recevoir les amis, les proches, les membres de la famille dans l'épicerie n'était pas voulue ou recherchée, c'était parce que ces propriétaires n'avaient pas le temps de rendre visite aux gens à cause de leur présence continue dans le magasin », raconte-t-il.
L'ancien visage du Liban, selon les observations de Bilal tout au long de sa tournée, se lit aussi entre les lignes des cahiers des produits vendus à crédit. « J'ai trouvé dans certaines épiceries des cahiers qui remontent aux années 70, ou encore plus vieux. Des montants qui s'élevaient jusqu'à trente livres libanaises », dit-il avec la joie d'une personne qui est tombée sur un trésor. Il cite quelques objets qu'il a trouvés dans les épiceries : « De vieux posters de la marque de chips Master et Fantasia, des cartes de visite éraillées, des produits qui ne se vendent plus du tout comme des sacs de savon râpé jadis utilisé par les femmes comme adoucissant pour le linge. »

 

(Lire aussi : Georges Haddad, coiffeur, de Souk el-Tawilé à Gemmayzé, se souvient du vieux Beyrouth)

 

 

« Découvrir et se découvrir »
« Je me suis lancé seul dans cette aventure parce qu'a priori, personne n'était prêt à tout arrêter pendant des semaines et faire le tour du Liban à pied avec moi, affirme Bilal. Mais c'est aussi parce qu'en restant seul, je garde toute ma liberté », ajoute-t-il. Pour Bilal, nous ne sommes pas condamnés au temps qui passe trop vite et au stress qui ronge notre quotidien. « J'étais tranquille, je rencontrais les propriétaires des épiceries et nous bavardions autour d'un café, je croquais une pomme à l'ombre d'un arbre et le temps passait si lentement que je pouvais le savourer », raconte-t-il.

« De plus, le projet sur lequel je travaille nécessite du temps et de la patience », poursuit-il. Bilal ne compte pas uniquement prendre des clichés des épiceries, mais il tient à converser avec les propriétaires, à se familiariser avec l'espace avant de le prendre en photo, à découvrir les histoires de chaque dekkéné « parce que chacune est particulière ». « C'est en dressant ma tente dans la place du village, et en visitant la même épicerie plusieurs fois que le propriétaire me racontait son histoire, la vraie », assure Bilal.

Après Beyrouth, Jbeil, Blatt, Laqlouq, Akoura, et le Chouf, le jeune aventurier a interrompu son « voyage » parce qu'il doit se consacrer au travail pour une période de temps, afin de financer le peu de besoins qu'il lui faut pour ne pas mourir de faim en route. « J'aimerai bien trouver un sponsor qui soutient mon projet et qui considère, comme moi, qu'il est crucial de documenter tout ce qui disparaîtra d'ici à dix ans, avant qu'ils ne disparaissent et que ce ne soit trop tard », souhaite-t-il.

Le projet de Bilal devrait donner lieu à un beau livre, dans lequel seront exposées les photos et seront écrites les histoires des épiceries et les quelques recherches qu'il a menées auprès des propriétaires. Son projet, qui s'intitule « Boukra Bi Fellou » (Demain ils s'en iront), reste jusqu'à ce jour sans éditeur, mais Bilal s'occupera de cette question une fois son produit prêt et son voyage « achevé ». « Je le fais pour les dekkénés, mais également pour moi-même, pour le plaisir de dormir dans la rue et de ne pas savoir ce qui pourrait bien m'arriver le lendemain », conclut-il.

 

 

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Bouez Chahine

Cher Bilal Salamé, avez-vous visité la boutique de Toufic Younès dit Toufic Hbouss à Jounieh ? C'est la seule qui vend deux genres d'encens, l'un pour les maronites et l'autre pour les grecs catholiques et orthodoxes.

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