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Daniel Pennac : « L’Italie et le Liban sont notre honneur »

L'Orient Littéraire

"Que la France n'ait pas à cœur d'accueillir des migrants, au moins dans la même proportion que le fait le Liban, alors que toute notre histoire du XXe siècle est une histoire de vagues migratoires, d'immigration par millions d'individus, c'est une honte", s'indigne l'écrivain français.

19/03/2017
Pennac a un côté rebelle, indigné. Ce n’est pas un hasard si Benjamin Malaussène, le héros de la série de romans qui a rendu célèbre son créateur, est un anti-héros, un bouc-émissaire dont il a « emprunté l’idée » au philosophe René Girard.

Au moment où le premier volume d’une nouvelle série, Le Cas Malaussène, paru en janvier (sauf précision, les livres de Daniel Pennac sont publiés chez Gallimard), chaleureusement accueilli par la presse, figure parmi les meilleures ventes de livres en France (environ 200 000 ex.), Daniel Pennac a bien voulu se raconter à L’Orient littéraire, avec franchise et humour.
 
Vous êtes né au Maroc en 1944, et votre enfance s’est promenée dans différents pays. Quels souvenirs, quelles expériences en gardez-vous ?
Je suis né à Casablanca par hasard, en décembre 1944, parce que mon père, militaire, y avait débarqué avec les soldats américains, pour bouter les nazis hors de France en Méditerranée. C’est là que ma mère, qui l'avait suivi, a accouché. Mais nous n’y sommes restés que trois mois. Ensuite, il y a eu des séjours en France, alternant avec des affectations de mon père à l’étranger. L’Allemagne, où nous avons occupé nos cousins germains. J’ai appris l’allemand en même temps que le français, puis je l’ai perdu, faute de pratique. Après, il y a eu la Somalie, Djibouti, j’ai appris un peu d’afar, un peu d’issa. Enfin Saïgon, j’avais 8 ans. J’ai appris un peu de vietnamien. Partout, ma famille me laissait libre de jouer avec les enfants du pays. J’aurais aimé être polyglotte ! Tout ça, bien sûr, ça chahute un peu un gamin, ça secoue. Mais nous étions une vraie famille, de quatre garçons. Ma mère était très occupée par nous, héroïque même ! Mon père, qui a fini sa carrière général, était un polytechnicien sans passion pour les maths, mais grand amateur de littérature et de poésie.
 
Comment s’est passé votre retour en France ?
C’était à Châlons en Champagne, et on m’a mis pensionnaire. J’ai fréquenté différents établissements privés, des poubelles de l’Éducation nationale parce que j’étais un très mauvais élève, totalement inadapté à l’enseignement. J’ai eu mon bac à 20 ans ! C’est pour cela que, plus tard, lorsque j’ai été professeur, de 1969 à 1995, j’ai essayé de ne pas faire, avec les élèves en difficulté, ce que mes professeurs avaient fait avec moi.
 
Une autre expérience qui a nourri votre réflexion et vous a permis d’écrire votre premier livre, c’est votre service militaire ?
Tout à fait. La conscription républicaine a été mise sur pied pour asseoir l’autorité et la langue française. Ensuite, tant que le service militaire obligatoire a existé, il a reposé sur un certain nombre de mythes entretenus par les pouvoirs publics, l’État français. Premier mythe, celui de l’égalité sous les drapeaux, du brassage social entre les appelés de différents milieux sociaux. Or, à l’armée comme ailleurs, le poids des origines sociales est absolument déterminant. Il y a un brassage, mais pas démocratique. Les fonctions étaient distribuées selon les origines sociales. Deuxième mythe : le service militaire fait de vous un homme, vous confère la maturité sous les drapeaux, alors que l’on vous impose une vie totalement réglée, avec des horaires de bébés et un vocabulaire enfantin. Troisième mythe : la virilité, avec une sexualité à la fois refoulée et célébrée. En fait, c’était juste une assemblée de puceaux en folie. Mon livre, Le Service militaire au service de qui ? paru au Seuil en 1973, c’était presque une étude anthropologique de l’armée !
 
Vous l’avez publié sous pseudonyme ‒ Pennac au lieu de Pennacchioni, votre nom complet, d’origine corse – afin de ne pas gêner la carrière de votre père ?
Oui, mais ça l’a fait beaucoup rigoler : tout le monde, dans son milieu, l’appelait Pennac. C’était un amoureux des livres, on s’entendait vraiment bien. Il était né en 1900, et il est mort en 1983. Il aurait été très fier de voir notre nom sur une couverture de la nrf.
 
Tout en enseignant, vous avez continué à écrire, mais en cherchant votre voix ?
J’ai publié, en collaboration avec Tudor Elisa, un intellectuel roumain, deux livres de politique burlesque. Dans le premier, Les Enfants de Yalta (J.-C. Lattès, 1978), on avait imaginé que, lors de leur rencontre, Churchill, Roosevelt et Staline n’avaient parlé que de sport ! On empruntait aussi des personnages à d'autres romans : le Petit Prince, la petite-fille de Scarlett O’Hara… Dans le second, Père Noël (Grasset, 1979), nous avions imaginé que l’URSS et les USA, en perte idéologique, cherchaient chacun un symbole et avaient choisi le même, le Père Noël. Lequel, en fait, était le narrateur du livre. Tudor avait une imagination macroscopique, moi microscopique. Comme il n’écrivait pas le français, c’était moi la plume. Mais ces livres sont restés confidentiels. Ensuite, en 1979, je suis parti vivre deux ans au Brésil. J’y ai écrit un gros roman assez abstrus, qui racontait l’évolution d’un corps, un enfant filmé par ses parents cinéastes. Mais le problème, c’est qu’il fallait, pour terminer le film, qu’il meure avant eux. J’ai détruit le manuscrit en rentrant ici, mais j’ai gardé le thème, que j’ai repris bien plus tard, dans Journal d’un corps. Le Brésil, lui, m’a inspiré Le Dictateur et le hamac, paru en 2002.
 
Comment en êtes-vous arrivé à inventer les aventures de la tribu Malaussène ?
En 1983, après avoir publié quelques livres pour enfants, comme L’Œil du loup, dont mon amie l’éditrice, très exigeante, Isabelle Jan, me servira de modèle pour la Reine Zabo, la patronne des éditions du Talion, employeur de Benjamin Malaussène, j’ai décidé que, dans mes romans, le sens ne devait plus occuper l’avant-scène. Qu’il me fallait rompre avec ce « diktat du sens », issu de la nouvelle critique, du structuralisme, qui paralysait notre génération. J’ai renoué avec la littérature populaire de mon enfance, Dickens, Dumas, ainsi qu’avec les chahuteurs de la langue : Jarry, Queneau, San Antonio, Ajar. Je voulais jouer avec le langage, l’argot, les métaphores. Écrire de la littérature de récit, où le lecteur suit l’histoire, un point c’est tout. Comme les oulipiens, je me suis fixé un certain nombre de contraintes, connues de moi seul. Par exemple, pas question de ce que j’appelle des « à-plats » : descriptions, analyses psychologiques… Personne ne sait à quoi ressemble Malaussène, jamais décrit. Mais je ne voulais pas non plus me plier aux règles du roman noir « classique ». Au début, j’avais établi un plan, avec la famille, etc. Ça a donné Au bonheur des ogres (1983) puis La Fée carabine (1985), dans la « Série noire », chez Gallimard.
 
Succès immédiats ?
Crescendo : 40 000 exemplaires, 80 000, 160 000 pour La Petite marchande de prose, en 1990. Ensuite, il y a eu Monsieur Malaussène, que j’ai arrêté pour écrire Comme un roman, mon essai en faveur de la réhabilitation de la lecture à haute voix.
 
Succès considérable, et fruit de votre expérience de professeur ?
Absolument. À la rentrée 89, un élève de ma classe de seconde m’avait demandé : « On va lire, cette année, M’sieur ? » Et ma fille Alice, sept ans à l’époque, m’avait demandé : « Papa, faut que tu me fasses réviser ma lecture silencieuse. » Une telle aberration pédagogique m’a mis en rage. J’ai décidé d’écrire un plaidoyer en faveur du plaisir du texte, afin de décomplexer les élèves et les enseignants. Apparemment, ça répondait à un besoin, puisque ça a touché un tel public.
 
Vos élèves savaient-ils que vous écriviez ?
Non, pas jusqu’à ce que je passe à Apostrophes, en 1990. J’étais vraiment professeur et je ne voulais pas mélanger les genres. Je tenais vraiment à ce compagnonnage professeur-élève.
 
Vous avez publié, plus tard, un autre livre sur l’école, Chagrin d’école, prix Renaudot 2007 et un million d’exemplaires vendus !
C’était un livre sur la peur que peut inspirer l’école aux « mauvais élèves », fruit de mes années de pensionnat. Quant au succès, il n’est pas dû seulement à Pennac, le prix l’a grandement amplifié.
 
Pourquoi, aujourd’hui, être revenu aux Malaussène ?
Pour retrouver le plaisir des débuts. Faire plaisir aussi aux lecteurs, à ces intellos qui ont fait la réputation de Malaussène, dont j’ai emprunté l’idée au philosophe René Girard. Avoir un poste de bouc émissaire dans chaque entreprise, salarié pour prendre des claques, des engueulades, ce serait vraiment une idée géniale. Derrière le ton humoristique, ce sont des romans vraiment noirs, inadaptables au cinéma, en dépit de deux tentatives auxquelles je n’ai participé en rien. Un auteur doit ficher la paix aux réalisateurs, comme aux critiques littéraires !
 
Pourquoi Le Cas Malaussène aura-t-il deux volumes ?
C’est une structure circulaire, même si chaque tome se suffit à lui-même. Le second s’appellera Leur très grande faute, et je ne sais pas quand il paraîtra. Si je claque avant d’avoir fini, pas de problème. Je suis tellement lent. Je vis lentement, je lis lentement, j’écris lentement. C’est pour ça que j’ai refusé, récemment, d’entrer à l’Académie Goncourt. Lire ou écrire, il faut choisir ! Je peux passer des jours à ne rien faire, à regarder des films chez moi, mais avec cette angoisse de ne pas écrire. Maintenir la tension du désir d’écriture, c’est compliqué. C’est pour cela que je mets tant de temps à écrire un livre. Je rêverais d’écrire un livre de façon continue, mais ce n’est jamais le cas.
 
Est-ce que vous vivez dans votre tour d’ivoire, ou suivez-vous ce qui se passe dans le monde ?
Vous voulez parler de l’élection de Trump ? Bien sûr, je me tiens informé. Tout ça m’inquiète et me choque, comme d’autres problèmes internationaux. Par exemple, c’est ma façon de résister à moi, je soutiens l’association SOS Méditerranée, qui, depuis un an, va repêcher des migrants au large des côtes de la Libye. Je pars demain pour Palerme, rencontrer l’équipage, donner un coup de main aux sauveteurs. Je n’aime pas que des gens se noient dans notre baignoire, la Méditerranée. Les Italiens sont notre honneur, les Libanais aussi. Que la France n’ait pas à cœur d’accueillir des migrants, au moins dans la même proportion que le fait le Liban, alors que toute notre histoire du XXe siècle est une histoire de vagues migratoires, d’immigration par millions d’individus, c’est une honte. Nous sommes tous des immigrés, des descendants d’immigrés. Cette frilosité générale, en ce début du XXIe siècle, jusqu’à laisser mourir des milliers de gens dans l’indifférence, est inacceptable.
 
 
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Gebran Eid

ON EST FLATÉ PAR CET EXEMPLE SUR LE LIBAN, MAIS MALHEUREUSEMENT LA RÉALITÉ EST DIFFÉRENTE. LE MONDE NOUS A IMPOSÉ AUJOURD'HUI UN MILLION DE SYRIEN, COMME EN 74 PAR UN MILLION DES PALESTINIENS.

Le Faucon Pèlerin

C'est un honneur que la France n'accueille pas toutes les misères du monde. Je suis binational et je sais pourquoi je dis cela. Merci.

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