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Conférence

Vénus Khoury-Ghata : J’ai appris à mon français à faire la danse du ventre

Vénus Khoury-Ghata est une femme de paradoxes. Reine orphique couronnée de nombreux prix littéraires, dont le Renaudot du livre de poche pour La Fiancée était à dos d'âne en 2015 et le Goncourt de la poésie en 2011, elle intervenait à la journée d'étude sur l'ensemble de son œuvre organisée par l'Institut d'études avancées de Paris (IEA). Chevelure rousse vaporeuse et regard d'acier, Khoury-Ghata semble aussi insaisissable que son œuvre littéraire. Prolixe et protéiforme, celle-ci est encore peu explorée par la critique. Les intervenants experts qui se succèdent lors de la journée d'étude, dont Francesca Tumia et Xavier Garnier de l'Université Sorbonne Nouvelle, apportent chacun leur pierre herméneutique à l'édifice dense et hermétique des mots de l'écrivaine. Mireille Rebeiz, de l'université de Stony Brook à New York, déclare « qu'il faut sans doute être un lecteur un peu fou pour pénétrer dans le monde renversé de Vénus Khoury-Ghata ».

 

(Pour mémoire : Deux Libanais dans l’ultime sélection du Femina)

 

Paris-Beyrouth
« J'ai appris à mon français à faire la danse du ventre », s'amuse la poétesse. Libanaise, francophone, vivant à Paris, son œuvre est hantée par la terre mère, qui devient terre de mort. Cette déchirure psychique qui fait écho à un déchirement identitaire se retrouve dans ses diégèses fragmentées, et dans le bilinguisme structurant de son expression. Que l'oscillation se fasse du français vers l'arabe ou du français vers l'espagnol, comme dans La Maestra, elle est toujours un rappel lancinant de l'inhabilité des langues à toucher à l'essence. « Le bilinguisme de Vénus Khoury-Ghata n'est pas un bilinguisme de capitalisation, d'ajout, mais plutôt un bilinguisme qui se construit par la conscience aiguë du manque », analyse la chercheuse Lara Haddad Gelalian, de l'Université Saint-Joseph à Beyrouth. C'est cet espace ineffable entre l'inexact, l'incompris, l'approximatif que le bilinguisme cherche à combler, en convoquant de nouvelles alchimies langagières. L'arabe qu'elle mêle à sa langue n'est cependant pas un arabe littéral, figé dans l'expression d'un sentiment, mais un dialecte flexible, polymorphe et polysémique qu'elle ne cesse de réinventer au fil de sa poétique.

 

Anatomie des maux
« Ce que je retiens de l'œuvre immense de Vénus Khoury-Ghata est cette marche vers le mot disséqué au fur et à mesure, jusqu'à l'os », déclare le professeur Giovanni Dotoli, de l'Università degli studi di Bari Aldo Moro en Italie. Ses dialogues coupés au couteau, elle a appris à les déshabiller en ciselant le texte de La Revenante : « Pendant un an, je travaillais jusqu'à dix-huit heures par jour sur ce texte », confie-t-elle. Elle poursuit : « Je sais que je ne suis jamais tendre avec mes personnages. » Hantée par la recherche du mot juste, c'est dans la poésie que la langue de Khoury-Ghata se déploie le plus délicatement. « J'ai remarqué que mes étudiants n'aiment plus la poésie. Peut-être qu'ils n'ont plus la force d'y être sensibles. J'essaye de la leur faire redécouvrir, à travers des dialogues fictifs avec les auteurs », continue Giovanni Dotoli. C'est à cet exercice qu'il se livre avec Vénus Khoury-Ghata, et termine son intervention : « Le seul chemin envisageable est le dialogue vers les cultures. »

 

(Pour mémoire : Une narration rocambolesque signée Vénus Khoury-Ghata)

 

Mécanique du rire
L'humour de l'auteure est une phénoménologie de la résilience. Ce rire dialectique et désacralisateur se retrouve partout dans l'œuvre de cette « Orphée au féminin », comme la définit Pierre Brunel. Le burlesque fait écho à une dissonance plutôt qu'à un carnaval : le renversement de valeurs de l'œuvre khouryghatienne est systémique et sans joie. Le rire s'inscrit dans un basculement perpétuel entre résistance et résilience, analysé par Lara Haddad Gelalian, et est une réponse sardonique et éclatante à l'absurde, l'insensé, la vacuité. Le décentrement vertigineux qu'elle entraîne lui permet de représenter l'informe. « La folie est une manière de continuer à être soi-même dans un monde vide de sens », continue la chercheuse. L'humour tragique devient ainsi une façon de persévérer dans l'être, et d'apprendre à mourir en ayant conscience de sa finitude. Les rires de Vénus Khoury-Ghata représentent finalement des mécanismes de défense ; ils sont autant de petites folies qui la préservent des grandes.

 

Pour mémoire

Vénus, veuve vive et virevoltante


Vénus Khoury-Ghata est une femme de paradoxes. Reine orphique couronnée de nombreux prix littéraires, dont le Renaudot du livre de poche pour La Fiancée était à dos d'âne en 2015 et le Goncourt de la poésie en 2011, elle intervenait à la journée d'étude sur l'ensemble de son œuvre organisée par l'Institut d'études avancées de Paris (IEA). Chevelure rousse vaporeuse et regard...

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