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Culture

Une narration rocambolesque signée Vénus Khoury-Ghata

Vient de paraître Frénésie d’écrire. Décidément, Vénus Khoury-Ghata n’a pas de répit. Elle ne prend pas non plus le temps de souffler. Après sa fabulation sur les chats, voilà qu’elle revient à sa marotte première, le roman historique léger saupoudré de poésie.
08/07/2013
En lecture d’été, dans un cocktail parfaitement baroque, dans le sillage de son inspiration, l’auteure de Où vont les arbres vient présenter à ses lecteurs un ouvrage au titre d’un autre temps : La Fiancée était à dos d’âne (Mercure de France, 160 pages). Avec une écriture d’un autre temps, entre images surréalistes et dictons arabes transformés en proverbes étranges et étrangers. Tenez, un exemple: «La mort ne fait peur qu’à l’obscurité»...
En emboîtant le pas à la grande histoire dans la petite (ou vice versa, car cela fonctionne tout aussi bien), la romancière tisse une histoire rocambolesque sur les sables du Sahara à Paris sous les barricades du soulèvement contre la monarchie, les surprises ne manquent pas. Des surprises à la chaîne, à l’allure d’un récit qui respire les détours d’une histoire de cape et d’épée version conte oriental bariolé qui pourrait friser un certain esprit de divagation. Un mélange abracadabrant d’événements qui piquent la curiosité et retiennent gentiment l’attention.
D’abord les faits historiques réels. L’émir Abdelkader combat le colonialisme français en Algérie en 1848. Vaincu, il est exilé à l’île Sainte-Marguerite. D’autre part, sans lien direct, 8000 juifs, en 1835, sont massacrés à Mascara. Pour pimenter et cimenter ces deux événements historiques, limités dans un même espace, l’auteure de Bayarmine greffe là-dessus une carte du tendre. À travers le destin ballotté et chaotique d’une femme appelée Yudah (issue d’une tribu saharienne nomade, les Quarayzas) qu’un rabbin choisit pour être une nouvelle épouse pour l’émir. Une épouse qui ne verra pas son époux, tout en le traquant tout le long d’une vie.
Du rêve d’un palais aux tentes qui claquent au vent, des plaisirs du corps attendus au statut de compagne d’un chef guerrier tant convoité, Yudah aura plus d’un déboire. Obstinément, elle reste sur les traces de celui qui devait donner un sens à sa traversée humaine et protéger sa communauté.
Entre-temps, elle rencontre des religieuses (et on la baptise Judith!), assiste à la folie d’un peintre, se laisse embobiner par un acteur saltimbanque, écoute un poète libertin et croise même Victor Hugo encore en gestation de Cosette.
Dans cette narration aux chapitres courts et sautillants, se dessine le destin d’une femme à l’identité rongée par les vagues houleuses et imprévues de tous les vents. Vents fous et ébouriffants qui sortent du cadre historique réel pour déboucher sur un tableau onirique aux scintillements brefs et parfois déroutants.
Ne cherchez pas la notion de psychologie précise dans ces pages habitées par un verbe délirant car ici «on voit des marmites traverser les pinèdes et atterrir dans la mer»... Écriture ciselée, fleurie, délibérément hors du temps (terrain sous garde du Parnasse oblige), avec des personnages aux contours effilochés et crayeux, comme une esquisse d’un peintre fantaisiste et surréaliste.
Délicieux égarement entre les mots, les vocables, les images sonores et les paysages de tous crins, entre morsure du désert, hostilité d’une île où séjourna «L’Homme au masque de fer», un mistral décoiffant et une Ville lumière hystérisée sous tension d’insurrection.
Un roman bouillonnant d’une vie désordonnée et rebelle, nageant dans une atmosphère floue avec, pour cadre et horizon, les années 1840, date et période révélées en fin de récit.
Charme d’une écriture qui fait fi de toute logique et avance par petites phrases incisives, sensuelles, drôles et surtout imagées. Lyrisme d’une musique en pointe et humour, aux saveurs accentuées, mêlant esprit d’Orient, ambition occidentale, fusion des cultures et choc des communautés.
À plus de soixante-quinze ans, avec plus de quarante ouvrages en librairie, voilà une narration colorée et d’une vigueur juvénile de plus à l’actif de Vénus Khoury-Ghata.

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Charles Fayad

De toutes les critiques que j’ai lu, c’est celle-ci que je préfère. L’internaute pourrait ajouter que le Liban est omniprésent alors qu’il s’agit du désert, d’une juive qui part à dos d’âne pour rencontrer l’émir… de par les expressions courantes qu’on échange lors des conversations. Le ton est déjà donné en quatrième de couverture, "Jambes et bras épilés,… une fille à marier doit ressembler à un miroir". Briller comme un miroir ! Je retiens celle-ci emblématique d’une "mahboula" de promettre à sa mère "de retenir son cri dans sa gorge lorsqu’il l’ouvrira" (p.18) qui sera suivie par de lamentations sur les dunes. Ou bien l’autre un peu plus osée de la part d’une Dame des lettres : "En bons chrétiens, ils s’interdisent de condamner ; les Arabes, ils le savent de tout temps, sont bisexuels. C’est toléré par leur religion. Tout trou est bon à pénétrer, même celui d’une chèvre en l’absence de femme."(P.80). A défaut d’une femme ou d’une chèvre, un Arabe de nos jours ne prend qu’une machine de jeux (flipper ou bingo)... Le Clézio dans son discours lors de la remise du prix Nobel citait la Libanaise "À Vénus Khoury-Ghata qui parle du Liban comme d'un amant tragique et invincible". Dans le roman, l’émir, l’amant est tragique mais vaincu. A lire et à savourer … l’humour aussi.

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