Ayla Hibri

Génération Orient II : #4 Ayla Hibri, photographe, 29 ans

Ayla Hibri

22/02/2017

Ayla Hibri est une jeune photographe libanaise qui réussit à imposer une photographie décalée, épurée, poétique et terriblement personnelle. Elle est à la fois un bain de jouvence et une anomalie dans un art où le fake est une norme internationale.

Zokak el-Blatt, où elle réside, est un quartier qui sied comme un gant à la jeune photographe : populaire et vivant, on y trouve autant d'immeubles modernes que de vieilles maisons libanaises. Mais évidemment, c'est dans une maison traditionnelle qu'elle vit, travaille et reçoit. Ça ne pouvait être que ça. L'espace est habité juste par elle, délaissé par les autres membres de la famille, et elle se l'est accaparé. Comme son débit de parole, les salles de vie sont un capharnaüm d'objets, de souvenirs, de gadgets, de collections diverses, un ouragan de formes et de couleurs. Ayla garde tout, autant des photos au mur, des souvenirs de ses nombreux voyages, que des gadgets qu'elle chine partout et surtout n'importe où. Parce que alors qu'elle est terriblement disciplinée dans son travail, elle a besoin que sa vie personnelle bouge, tourbillonne. Elle veut faire de tout, voir tout le monde, aller partout, elle veut nourrir une curiosité et une soif de vie que son éducation lui a inculquées dès le plus jeune âge. « On aime tout, on s'intéresse à tout et on travaille... » sont les trois pierres sur lesquelles Ayla a décidé de poser son trépied. C'est d'ailleurs la qualité qui ressort de tous les témoignages de ses proches : sa curiosité. Et quand on est photographe comme elle, et qu'on adoube la photographie de rue, cet art si spécial et difficile représenté par Robert Franck, Diane Arbus ou Lee Frielander, la curiosité est une vertu cardinale. C'est ce qui permet de voir ce que les autres ne voient pas, d'aller chercher ce que les autres ne veulent pas voir et d'être là où il faut.

Doux-amer

Mais ce qui rend l'art d'Ayla Hibri si particulier et si unique, c'est sa poésie, mise en avant par Charbel Haber dans son témoignage, et sa mélancolie. Parce que malgré un univers personnel très coloré et bouillonnant, malgré une personnalité très vive et une vie sociale bien remplie, son art reflète en fait un recul sur les choses, un questionnement permanent et une tendance au doux-amer, au curieux, au décalé. Le fait d'être un enfant du milieu n'est sans doute pas étranger. Les enfants du milieu, souvent plus solitaires, voire délaissés (ce qui n'est absolument pas le cas ici), se créent leur propre univers, sont plus ouverts sur le monde, créent des familles de substitution. Le monde d'Ayla Hibri est fait de voyages, de rencontres et d'aventures, de ses études à Chicago à la School of Art, deuxième meilleure formation en photo après Yale, à sa résidence d'artiste à Berlin, à son séjour à Istanbul, à ses voyages au Yémen, en Érythrée, au Brésil... À chaque fois, elle y réalise des centaines de photos, capturant sa vie privée, comme une Nan Goldin sans junkies, et y monte des reportages sur des sujets décalés. Ses motards yéménites, qu'on croirait être des amis de 20 ans, côtoient des catcheurs turcs tout droit sortis d'un reportage sur les sports cryptogay (il faut imaginer un sport uniquement masculin qui consiste à s'enduire d'huile et à tenter de se mettre la main dans le short : les photos sont disponibles sur aylahibri.com).

 



Cette grande amoureuse aime aussi ne pas travailler seule et côtoyer d'autres artistes pour apprendre d'eux et élargir son champ des possibles, toujours cette volonté de se remettre en question et de ne pas rester figée. Avec une photographe italienne, elles réaliseront ce beau reportage sur les femmes turques, demandant à 150 d'entre elles de poser devant une grande toile rose sur la même chaise en étant la plus féminine possible. Le résultat est une surprenante galerie de portraits, touchants, sensuels, maladroits, autant d'images inédites d'une population qu'on n'attend pas dans cette posture.

Depuis quelques mois, Ayla Hibri s'est lancée dans la peinture, pour y exprimer ses rêveries intérieures, et son art est totalement différent de ses tirages. Pour continuer, doublement, à porter son regard complice et moqueur sur un monde qui en aura toujours bien besoin.

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