Celle que tout le monde pratique et depuis toujours. Un ami m'a même raconté qu'il avait vu, sur une chaîne consacrée aux mœurs animales, un lion « perché » sur un arbre, pour se soustraire aux cornes d'un troupeau de buffles galopant à ses trousses. Il y aurait là de quoi faire ânonner par les enfants une nouvelle fable de La Fontaine et couronner un nouveau roi de la forêt ! Nous, les humains, nous avons Pascal qui nous a expliqué la cause immédiate et la raison profonde de cette fuite qui se donne, afin de satisfaire notre amour des faux-semblants, l'allure d'une chasse avec un hallali sans cesse différé.
La cause est dans la chambre où l'on ne sait pas rester en repos et la raison dans la pensée de la mort qui ne nous laisse pas de repos. L'on déserte celle-là dans l'espoir de voir celle-ci nous déserter. Aussi, jusqu'à notre roi qui se languit d'ennui et de tristesse s'il ne se lance dans quelque aventure de guerre ou de Graal et s'il ne se distrait, sur ses terres, aux facéties de son fou, dans le tourbillon de ses bals et en contemplant le filet de sang qu'il fait couler sur la neige d'un hiver trop long. Le divertissement est donc notre vrai souverain à tous, qui tient la baguette et rythme nos heures... jusque la dernière. Le condamné nous en donne la preuve qui dévore les précieux instants qui lui restent à composer le menu de son ultime repas et à chasser, par la grâce de ses fantaisies gastronomiques, l'image de la très simple corde qui déjà pend au-dessus de l'échafaud. Ainsi, bien avant qu'on l'eût forgé, zapper était le mot d'ordre de l'humanité. Et Pascal n'échappe pas à la loi de la fuite-escamotage qu'il a mise au jour puisqu'à peine parcourus, ses papiers sont déclarés pipés par sa foi, rejetés loin de soi et, lui-même, renvoyé à son gouffre.
Fuir reviendrait donc à se fuir soi-même comme être mortel. Pourtant, il est une autre thèse qui soutient, à l'opposé de celle-ci, que se fuir soi-même, c'est se fuir comme être vivant, c'est-à-dire s'éprouvant, se souffrant tel qu'on est, dans la réitération sans fin de soi. Oui, n'être jamais autre, mais toujours et hélas ce soi avec la faim quotidienne qui vous tord les entrailles sans égards pour vos conditions de temps, de lieu et pour l'état de votre bourse, autrement dit, que vous soyez à conter fleurette ou à compter vos sous ! Oui, n'être jamais autre, mais toujours et hélas ce soi avec l'impulsion de vos mains à faire et la maladresse de vos doigts fatigués qui ne réussissent plus qu'à défaire ! Oui, n'être jamais autre, mais toujours et hélas ce soi avec l'inquiétude qui vous serre le cœur, ombre portée de toutes vos joies – vraiment à désespérer si on ne l'était déjà ! C'est à sa vie propre donc que chacun tente d'échapper. L'on comprend, dès lors, que Borgia ait déclaré « César ou rien » et Hugo « Châteaubriand ou rien » et, qu'en redescendant à des altitudes plus modestes, plus respirables et plus prosaïques on puisse aussi affirmer : « Felix Potin ou rien » quand on est l'épicier du coin ou « chef Antoine ou rien » quand on est au milieu de ses fourneaux à se débattre avec sa pâte à bûche qui se fissure malignement au lieu de s'enrouler gentiment comme un papier cigarette (une vraie bûche !).
Mais à dire vrai et quel que soit l'exemple prestigieux ou commun, « être ceci ou rien » signifie que tout est préférable, même le rien, à l'être soi. N'importe quoi plutôt que l'être du moi rivé à soi comme à un piquet, lui-même tout droit dans son entêtement à vous vouloir soi (oui soi rien que soi toujours soi et na !) ou comme quand, élève, on est puni au piquet et qu'il faut y rester, instant après instant, et l'éternité ne paraît pas plus longue.
Mort ou vie, pour l'homme, la nécessité semble la même, la fuite aussi. Nécessaire fuite qui se poursuit sans trêve ni repos ; impossible fuite où le chasseur fait un avec sa proie. Pascal nous dit de parier croix, puis de se libérer des passions en disciplinant cette bête de machine qu'est le corps et, enfin, de céder aux raisons du cœur quoi qu'en pense la raison ;
l'autre sage, de plonger, les yeux fermés, tout au fond de soi où la vie fait un avec l'Absolu et où souffrir se convertit en jouir. L'ailleurs le plus lointain ou l'ici le plus intime, telle se présente l'alternative pour un même salut.
Nicole HATEM


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