L’édito de Ziyad MAKHOUL

L’uniforme de la démocratie

L’édito
09/01/2017

La démocratie. C'est une technique qui nous garantit de ne pas être mieux gouvernés que nous le méritons. George Bernard Shaw restera toujours un maître de l'épure, un archer de génie.

La démocratie. S'il est une chose que les femmes et les hommes retiendront de cette (somme toute particulièrement) funeste 2016, c'est bien cela : une démocratie sinon au bout du rouleau (conceptuel), du moins devenue matériau profondément xénomorphe et métamorphe, en perpétuelle mutation.

La démocratie. Ce n'est pas la première fois dans l'histoire, loin de là, que ce protoconcept, au cœur de toute vie, de toute évolution et de toute création possibles, change de forme, touche ses limites ou, c'est selon, se dévoie. Mais l'année écoulée a été étonnamment généreuse. Ne serait-ce que dans l'hinterland anglo-saxon, entre Brexit (et contre-Brexit, notamment écossais) au Royaume-Uni et Donald Trump (et contre-trumpisme tous azimuts, au sein même du Parti républicain) aux États-Unis. Mais aussi en Turquie, où l'hypererdoganisme n'en finit plus de dynamiter, acquis après acquis, lentement, sûrement, l'héritage d'Atatürk. Mais aussi en France, ex-fille aînée de l'Église devenue temple quasi-bunker de la laïcité, où ressuscitent, logiquement, un confessionnalisme et des revendications identitaires drôlement (dangereusement ?) libanoïsants. Mais aussi au Liban, où ce consensuel réussit toujours à s'en sortir, bon gré mal gré, se moquant royalement des paradoxes, des dissonances et du ridicule. Et le reste est à l'avenant.

La démocratie. C'est, en principe, le régime politique dans lequel le pouvoir est détenu ou contrôlé par le peuple, sans qu'il y ait de distinctions dues à la naissance, la richesse ou la compétence. Soit. Il y a juste un petit problème : il n'y a plus, au sein des États ou des nations, un peuple, mais des peuples – qui, au lieu de revendiquer, de voter pour (quelque chose, quelqu'un), ne veulent plus de (quelque chose, quelques-uns...). Georges Naccache a été un sacré visionnaire. Il faut dire que l'évolution du monde, sa constante mutation, l'ont grandement aidé.

La démocratie. Elle a ceci de monstrueux, dans son ADN, qu'elle est et se sait irremplaçable. Qu'on ne peut ni ne veut la remplacer : le tyran/monarque éclairé est une denrée définitivement périmée, et la planète pullule désormais d'apprentis tsars, gardiens de lieux saints, Jeanne d'Arc, ayatollahs et califes, autoproclamés soient-ils ou démocratiquement élus. Restent donc ces peuples. Et face à eux, souvent, très souvent, ces bataillons de démagogues armés jusqu'aux os de démocraties, archaïques ou 2.0.

La démocratie. C'est aussi le nom donné au peuple toutes les fois que nous avons besoin de lui. Il faut dire que jusque-là, et encore davantage en 2016, démocratie(s) à l'appui, extrémismes et fondamentalismes en tout genre à l'appui, ces peuples, dans leur majorité, s'efforçaient de (sur)vivre dans un Mad Max – Fury Road grandeur nature. C'est-à-dire dans un monde (post-)apocalyptique où les dictatures se travestissent en bonnes sœurs du Perpétuel Secours ; où les jihadismes et les extrêmes droites murmurent à l'oreille des adolescents ; où les flux migratoires dé-mathématisent tout ; où la non-acceptation de l'autre devient règle d'or ; où l'injustice sociale rend aveugle et sourd; où les mentalités se sclérosent et où toutes les nuances du noir ont triomphé. Charles Baudelaire disait que le noir, c'est justement l'uniforme de la démocratie.

La démocratie. C'est sans doute le mal, la blessure, mais c'est surtout le baume, le remède. Et en 2017 plus que jamais, ses valeurs universelles, que L'Orient-Le Jour défend inlassablement depuis 93 ans dans un Moyen-Orient affreusement laboratoire et épitomé de cette Fury Road, sont les seules à même de panser les plaies béantes du monde. À condition que nous, peuples d'ailleurs, mais surtout d'ici, le voulions.

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ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

On remarque qu'en ce moment crucial pour ce foutu siècle, un monde de populisme se substitue progressivement au monde de la démocratie et lui impose ses critères et surtout ses travers ! Dans toutes les sphères, surtout dans la politique mais aussi hélas dans celui du sociétal, la mutation est en passe d'être achevée à moins que la chute inévitable de tous les démagogues autocrates ne l’en empêche.
Et c’est une course contre la montre !
Des populaces de plus en plus "professionnels" car dore et déjà "connectées", s'épuisent à faire de leurs zaïîms ou Maîtres ; kifkif ; de grands poujadistes Malsains de plus en plus performants. Et il faut bien constater qu'il ne manque pas de Libanais(h) qui se prêtent au jeu, s'adaptent aux nouvelles règles, acceptent la connivence ou même passent d'une sphère à l'autre sans trop d'états d'âme !
Ce qu’il faut donc bien voir c'est qu'à ce monde du populisme classique, se superpose aujourd'hui et s'amalgame ce monde de la professionnalisation démagogique ; la fusion des deux achevant de dissoudre le réel. Et c'est cela qui donne le vertige : cette construction avec ses personnages, mais aussi ses critères et ses décors etc. !
Un populisme qui raconte ce dont son banal public simple, Moyen et petit veut bien ouïr, cependant que ce public Niais r(e)épète ce dont ses zaïîms et Maîtres bedonnants, retors et replets veulent bien déblatérer en sus de baratiner.

Le Faucon Pèlerin

Parler de démocratie normale au Liban, c'est comme répandre du parfum "N°5" dans un souk d'oignons.

Khourywilliam

"...PAS MIEUX GOUVERNES ".....TELLEMENT BIEN DIT.....!
BELLE ANALYSE....

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

DU COMME CI... ET DU COMME CA...

Pierre Derveaux

Toute la vérité de la démocratie se trouve dans la première phrase : "pas mieux gouvernés..." Souvent, en effet, nous méritons mieux...
(un ami breton)

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