La Dernière

Wardeh : Je suis une incurable sentimentale

Radioscopie

Une voix calme et respectueuse de la vie. Depuis quarante ans, Wardeh, de derrière ses micros, dispense aux auditeurs des moments de paix, tout en interrogeant responsables politiques et hommes de culture. Rencontre avec celle qui fut, pour les Libanais, durant les sanglantes années de guerre, un phare, un point de sécurité, une lueur d'espoir. Et, depuis cinq ans, une voix pour ondes positives émanant de « Saout el-Chark ».

06/01/2017

Le regard vif sous le rimmel et le fard à paupières, les ongles laqués noirs, la silhouette fine, les breloques en argent aux poignets, les bottines à talons hauts, Rose Farah Zamel, fille de Aytanit (Békaa-Ouest), plus connue de son audimat sous le nom de Wardeh, est également une présence. D'emblée, la voix, enveloppante, à la fois douce et rêche, révélant tempérament et bienveillance, s'impose clairement. N'allez pas croire que cette longue et houleuse carrière sur les radios fut planifiée. Une fois de plus, grâce soit rendue au hasard qui fait bien les choses.

Tout a commencé avec une carrière administrative dans une compagnie d'assurances. Mais quand les bombes pleuvaient et les mitraillettes aboyaient, écouter la BBC, Voice of America ou Radio Monte-Carlo était une source de réconfort pour une information perçant l'opacité des ténèbres. De nature aimante et serviable, Wardeh enregistre ces détails sur bandes et les confie aux stations locales. C'est ainsi qu'on lui propose de venir animer elle-même une émission. Et voilà enclenchée, à partir de la Voix du Liban («actuellement scindée entre Dbayé et Achrafieh, l'une Kataëb et l'autre un peu de tout», souligne-t-elle), cette aventure sur ondes qui dure depuis quarante ans. En lui donnant un véritable droit d'aînesse dans ce métier qui, aujourd'hui, l'habite littéralement en militante chevronnée de l'action politico-sociale.

 

Profession reporter
Pourtant, à la veille de fêter ses quatre décennies de labeur et de contact permanent avec les auditeurs, Wardeh a de sérieux doutes. Et voudrait tout balancer tant la fatigue et l'agacement la font osciller dans ses choix, noyée dans une société déglinguée où le système politique est en nette dégradation. En bonne Libanaise doublée de Méditerranéenne, elle s'exprime à grands renforts de gestes. «Je n'ai jamais cessé de me demander "mais où est donc l'État libanais?" dit-elle en toute franche sincérité. Quand je me remémore les dangers que j'ai côtoyés, cela frise l'inconscience, si on veut mettre de côté le courage ou la témérité. Une fois, sous le fracas des armes, Hussein Husseini m'a dit: "Comment une fille comme toi vient sous les bombes?" Sans oublier ce moment où j'ai été poursuivie en allant chez Feyrouz pour une entrevue. J'ai failli être kidnappée si on ne m'avait ramenée sous bonne escorte grâce à l'intervention de notre ambassadrice auprès des étoiles...»

 

(Pour mémoire : Wardé : Si je pouvais annuler le « si »...)

 

 

Des bons sentiments et du caractère
Speakerine, présentatrice, animatrice et productrice, ses multiples casquettes convergent en une seule, avec une passion pour la musique, la littérature, la poésie et l'écriture. «La lecture d'un livre de Gibran est un grand moment pour moi. Je confesse aussi aimer les romans d'amour, les choses de l'enfance: je suis une incurable sentimentale.» «

Les poètes s'éloignent aujourd'hui de la poésie qui a moins d'audience, poursuit-elle, mais ma fidélité pour la lecture de Mahmoud Darwiche et Nizar Kabbani, que j'ai interviewés, est indéfectible. Écrire est mon compagnonnage pour mettre sur papier ce que je ressens.» Elle a d'ailleurs rédigé trois livres: Haza Saouty (Ceci est ma voix) aux Éditions Dergham; Bikol Amana (En toute confiance) avec un CD, aux Éditions Dergham et à paraître bientôt, Hakan Same3et (Vraiment j'ai entendu).
Pour cette voix appréciée du public et cette notoriété, d'autres offres de travail ont-elles été avancées? Chanter, faire de la télé ou du cinéma? «Non, chanter ne m'a jamais tentée. Pourtant, quand j'étais petite, je faisais partie d'une chorale et cela a marqué ma mère qui pleurait en m'écoutant tant elle était émue! Pour la caméra, j'ai été courtisée. Pas la télévision. On a fait l'essai, la promotion et j'ai signé même un contrat. Mais au dernier moment, je me suis débinée. J'étais terrorisée à l'idée d'être jugée sur mon apparence et non sur mon verbe. À la radio, on vous écoute et j'y suis parfaitement à l'aise.»

Lorsqu'on lui demande quels conseils elle donnerait à un(e) apprenti(e) journaliste qui voudrait faire ses armes dans la forêt d'antennes qui pullulent actuellement, sans trop réfléchir, comme un mûrissement déjà prêt, la réponse fuse: «Avoir une forte personnalité. Bien travailler ses dossiers, être sûr de ses informations et connaissances. Et ce suivi exige de la préparation. Si la voix est bonne, la présence la soutient. Maîtriser les langues aussi (Wardeh se tire d'affaire en arabe, bien entendu, mais aussi en anglais, français et italien). Et puis il faut aimer la musique.» Sans doute fait-elle allusion à son Majalis Bil Amanat le dimanche, une émission tissée de potins politiques sur fond de chansons!).

Dans ce passé hanté par la guerre, le chaos, la destruction, les renversements et revirements sociaux, elle garde de nombreux souvenirs dont un, précis: «J'ai échappé à la mort. Après avoir interviewé Samir Geagea à Ghodreiss, je devais rejoindre Beyrouth en yacht depuis Kaslik en raison de l'intensité des tirs. En pleine mer, la nuit, le moteur est tombé en panne et nous étions à la merci de tous les aléas. Je n'ai pensé qu'à mes enfants, j'ai serré la bande magnétique de l'entrevue sous mon bras et à 8 heures du matin, miraculeusement, retour à la vie, je présentais mon émission...»

Wardeh ne parle pas de la pluie et du beau temps. Pas plus que de la frivolité de la mode, des pseudostations «culturisantes» ou taillant dans le vif de la surconsommation. Ses mots et son verbe ont un parfum d'éveil de conscience, de rigueur républicaine et citoyenne. Loin de tout défaitisme, elle n'est pas celle qui dit: «Que va-t-il m'arriver?» Mais plutôt: «Que puis-je faire?» Pour conclure, quel est le meilleur compliment reçu? «Ces mots qui tombent dans mes oreilles et me réconfortent: quand on me dit que je n'ai pas changé, surtout de couleur. Et que mes convictions sont restées les mêmes. Car je parle la langue de la vie...»

 

Pour mémoire

Hommage à Wardé, « la voix de la liberté »

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