Charles Harris : invité au Liban en mars 1955, abattu à Jérusalem le mois suivant et ces questions sans réponse

Lebanon, Etat du Nebraska

Lorsque j'avais vu, à Lebanon dans le Dakota du Sud, un genévrier présenté comme un cèdre, je savais que ma prochaine destination m'apporterait une réponse à la question de savoir si cette ville était, ou pas, la seule à avoir eu un faux cèdre. En fait, Lebanon dans l'Etat du Nebraska, est également censée répondre à plusieurs autres questions pressantes qui tournent dans ma tête depuis avant même mon départ de Beyrouth.

Une fois à Lebanon Nebraska, je vais directement vers le centre-ville. Comme dans beaucoup de petites villes traversées depuis le début de mon voyage, le centre-ville est désert. Dans les rues, je suis seul. Les magasins semblent abandonnés depuis des décennies. Devant l'un d'eux, aux portes verrouillées, se trouve un distributeur automatique qui doit bien dater des années 1970. Je remarque, à quelques pas de là, une cabine téléphonique dont le combiné pend dans le vide. Je le place sur mon oreille, et j'entends la sonnerie occupée. Tout ceci est pour le moins déconcertant. Le panneau à l'entrée de la ville indique que Lebanon compte une population de 70 personnes. Où ont-ils tous disparu ?

 

Je continue à marcher dans la rue principale et finit par tomber sur la mairie, un petit édifice d'un étage. Juste à côté, un grand genévrier. Il est similaire à celui que j'ai vu à Lebanon South Dakota, mais un peu mieux entretenu. Devant l'arbre, aucun panneau, pas d'inscription. Mais je suis presque certain qu'il s'agit là du supposé cèdre envoyé de Beyrouth en 1955. (Invité par le président Camille Chamoun, sept maires de villes baptisées Lebanon aux États-Unis, s'étaient rendus à Beyrouth en 1955. Ils en étaient repartis avec des plants de cèdres qui devaient être plantés dans leurs villes respectives, après avoir passé deux années d'acclimatation dans une pépinière en Ohio).
Depuis avoir découvert à Lebanon Dakota du Sud un genévrier présenté comme un cèdre envoyé du Liban en 1955, je me demande quelle est l'origine de la confusion.

 

 

 

 

 

 

J'ai trouvé la réponse à cette question en consultant des archives de journaux locaux.
Parmi les maires de villes baptisées Lebanon s'étant rendus à Beyrouth en 1955, le représentant de Lebanon Nebraska était un expert en matière d'arbres. C'est lui qui était censé prendre soin des jeunes pousses pendant deux ans, et non celui de Lebanon Ohio (1) comme je l'avais cru un temps.
Mais une tragédie a empêché le maire de Lebanon Nebraska de s'acquitter de sa mission.

En mars 1955, après un séjour à Beyrouth, six des maires sont rentrés chez eux aux États-Unis. Ils ont laissé derrière eux Charles Harris, représentant de Lebanon Nebraska, qui souhaitait se rendre en Terre sainte. Un voyage qui lui a coûté la vie, puisqu'il a été abattu le 15 avril à Jérusalem.
Charles Harris n'était pas maire de la ville, mais avait été choisi par le maire, alors âgé, Chester Keith, pour le représenter. Charles n'avait que 24 ans. Il était étudiant d'agronomie à l'Université du Nebraska, et avait pris un semestre de congé pour pouvoir se rendre au Moyen-Orient.

Je veux en savoir plus sur ce Charles Harris. Je prends la direction de McCook, une ville à une quarantaine de minutes de Lebanon Nebraska où se trouve une bibliothèque. De nombreux articles parlent de Charles Harris et de sa mort. Dans l'un d'eux, je trouve une adresse. Elle se trouve à quelques pâtés de maison de la bibliothèque.
Charles Harris était né à Lebanon, mais lui et ses parents Tipo et Jessie Mae, ainsi que sa soeur Margaret de 6 ans sa cadette, avaient déménagé à McCook.
Je frappe à la porte. Une dame m'ouvre. En entendant le nom de Charles Harris, elle ne peut cacher sa surprise.
Elle m'explique alors qu'elle et son époux avaient acheté la maison de Tipo il y a des années. Elle se souvient très bien de la famille et à quel point ils étaient dévastés après la mort de Charles. Surtout son père. Tipo était un homme jovial se souvient-elle, il était franc-maçon et se déguisait en charmeur de serpent indien lors de la parade de la ville, dit-elle encore. Après la mort de son fils, il n'a plus jamais été le même.

 

Ma fascination pour l'histoire de Charles n'est pas seulement liée à la mort de ce jeune homme, mais aussi aux circonstances particulières dans lesquelles il a été tué. En 1955, Jérusalem était une ville coupée en deux, les Jordaniens à l'Est, les Israéliens à l'Ouest. Entre les deux se trouvait un « No man's land ».
Le 15 avril, Charles, vêtu d'un jean bleu et d'un fez rouge (2), s'est promené dans cette zone. C'est là qu'il a été abattu par un garde jordanien. Beaucoup de rapports contradictoires ont suivi sa mort. L'un d'entre eux indiquait que le garde avait lancé un avertissement au jeune homme quand il l'avait vu entrer dans la zone, Charles l'avait ignoré. Il lui a donc tiré dessus (3). Un autre compte-rendu rapporte que Charles avait parlé à un soldat israélien, puis qu'il avait rampé près du mur de la vieille ville, avant que le garde n'ouvre le feu (4). Selon certaines sources, Charles a été touché de trois balles, dont une, mortelle, dans la poitrine ; selon d'autres, c'est une unique balle, dans la tête, qui l'a tué.
Un mois avant le drame, Charles avait écrit à sa confrérie agricole au sein de l'université en disant: «Nous, les Américains, avons beaucoup à donner à ces personnes du Proche-Orient, mais nous avons tant à gagner d'eux aussi, dans l'amour et la compréhension. »

Une enquête des Nations Unies a suivi la mort de Charles Harris. Le colonel Brewster, chef de la Commission d'armistice mixte israélo-jordanienne, a publié un communiqué dans lequel il déclare que sa mort est une tragique erreur et qu'il n'y a pas eu de violation de l'accord d'armistice. Il dit que Charles avait probablement franchi la ligne du « No man's land » à partir de la Jordanie, une zone qui est interdite à toute personne et donc très dangereuse. Il ajoute toutefois : «Nous sommes appelés à maintes reprises à agir lorsqu'un animal erre dans le "No man's land". Pourquoi ne devrions-nous pas être alerté lorsqu'un être humain traverse la ligne de démarcation ? » (5)

 

Charles Harris recevant, en 1955, des mains de Zalfa Chamoun, un pied de cèdre. Photo tirée de nos archives

 

Après ces lectures, je retourne dans le parc de McCook avec ma caravane. Ce soir-là, je décide de retourner à Lebanon le lendemain, espérant y rencontrer quelqu'un qui pourrait me parler de Charles. En début de journée, j'ai posté une photo du panneau de la ville sur Instagram, et j'ai reçu un message d'une femme qui y habite, me demandant si j'ai discuté de l'arbre avec quelqu'un. Quand je lui ai parlé de Charles, elle m'a répondu : « Ma mère était une camarade de classe de la soeur de Charles. Voulez-vous la rencontrer ? »
Je suis stupéfait par ce coup de chance. Bien sûr, je veux la rencontrer !

 

Le lendemain matin, je retrouve Virginia Grafton à l'Église presbytérienne de Lebanon; une dame douce et très accueillante qui doit avoir près de 80 ans. Nous parlons un peu de l'histoire de la ville, mais je veux rapidement en savoir plus sur ce qui s'est passé en 1955.

Elle décrit Charles comme un homme bien plus mature que son âge, ce que les autorités libanaises avaient aussi relevé en 1955. Le 13 mars de cette année-là, des responsables libanais avaient envoyé une lettre à ses parents, saluant le sérieux du jeune homme. (2).

Mme Grafton me conduit ensuite vers le genévrier. « Je peux vous assurer que c'est bien cet arbre que nous avons reçu du Liban parce que j'étais là quand il est arrivé dans un très petit paquet », dit-elle. Je lui demande si le maire de l'époque, Chester Keith, avait regretté d'avoir envoyé Charles le représenter et si les habitants de la ville ont des sentiments négatifs envers l'arbre, étant donné la tragédie à laquelle il est associé. Le maire s'est senti coupable pendant longtemps, dit-elle, mais il était vraiment trop vieux pour faire ce voyage. Quant à l'arbre, il n'est pas associé à Charles, assure-t-elle. « En fait, ajoute-t-elle, quand l'arbre a un peu poussé, nous avons commencé à le décorer chaque année pour Noël. C'est le maire Keith qui le décorait au début. Nous avons observé cette tradition pendant des années. Mais il y a deux ans, les décorations ont été volées. Alors nous avons arrêté. De toutes les façons, l'arbre était devenu trop grand pour être décoré ».

J'ai encore des questions sur Charles. A-t-elle des souvenirs de la période de son décès ? « C'était un désastre, dit-elle. Son père était très touché. On nous a tous dit qu'il était allé dans un endroit où il n'aurait pas dû aller. Un "No man's land". Ici, on peut aller où on veut. Charles n'a probablement jamais réalisé que la zone dans laquelle il se trouvait était interdite d'accès. »

 

Je ne suis en aucun cas un adepte des théories du complot. Mais cette histoire a tout de même des aspects étranges. En faisant des recherches sur la visite des maires en 1955 à Beyrouth, j'ai découvert que le voyage était organisé, aux Etats-Unis, par un groupe baptisé les «Amis américains du Moyen-Orient» (AFME). Ce groupe n'existe plus aujourd'hui. En poussant un peu mes recherches, j'ai découvert que malgré son nom « amical », la AFME était une façade utilisée par la CIA, une organisation financée par l'agence, qui cherchait à promouvoir des positions pro-arabes aux Etats-Unis. Cela m'a semblé quelque peu surprenant.

Puis j'ai lu le livre du professeur d'histoire américain Hugh Wilford « America's Great Game : The CIA's secret arabists and the shaping of the modern Middle East » (2013)
Comme l'indique le titre, ce n'est pas tout le service de renseignement qui était pro-arabe, mais une faction secrète en son sein. Il y est écrit que l'AFME était une composante de leurs opérations secrètes. Officiellement, cette association était dirigée par Dorothy Thompson, la première journaliste américaine à avoir été expulsée de l'Allemagne nazie après avoir écrit un article critique d'Hitler. Dorothy Thompson occupait la 2e place du classement des femmes les plus influentes des Etats-Unis établi par Time Magazine en 1939. La Première étant la First Lady Eleanor Roosevelt. Mais officieusement, l'AFME était dirigée par Kermit Roosevelt Jr., le petit-fils du président Theodore Roosevelt et ami personnel de Gamal Abdel Nasser. Il était le chef des opérations secrètes de la CIA au Moyen-Orient. Le cousin de Kermit, Archibald Roosevelt Jr., était à la tête du bureau de la CIA à Beyrouth, et le mari d'une journaliste libano-américaine d'origine druze Selwa Shkeir, dont le nom a été américanisé en Selwa Showker et qui a été honorée en 2012 par le président Obama pour ses états de service en tant que chef du protocole. Le recruteur de l'AFME était un rabbin antisioniste nommé Elmer Berger.

Comment l'AFME et la CIA sont-ils liés au voyage tragique de Charles Harris ? Une foule de questions et de scénarios se bousculent dans ma tête.
Parmi ces questions : pourquoi Charles Harris a-t-il pris seul l'avion pour Beyrouth, le 1er mars 1955, alors que les six autres maires sont partis le lendemain ? Sachant que tous les participants au voyage se sont réunis au siège de l'AFME à New York, un bâtiment appelé «Maison du Moyen-Orient», à la fin du mois de février 1955.
Par ailleurs, pourquoi la famille de Charles, n'a-t-elle jamais récupéré le corps du défunt, comme me l'a dit Mme Grafton. Elle m'a conduit au cimetière et m'a montré la pierre tombale au nom de Charles Harris. Il y est écrit que le jeune homme est enterré à « Ramallah, en Jordanie ».
J'ai lu dans le journal que le Département d'Etat américain avait informé ses parents que, conformément à la loi, le corps ne pouvait être récupéré pendant l'année suivant l'enterrement. Mais Mme Grafton m'a assuré que Tipo était allé en Jordanie après ce délai pour essayer de rapatrier le corps de son fils, mais qu'il n'avait pas reçu l'autorisation de le faire.
L'exhumation du corps aurait-elle entrainé des révélations ?

Puisque Ramallah est maintenant en Palestine et que, en tant que citoyen libanais, je ne peux pas y aller, ma recherche se termine malheureusement ici. Avec beaucoup de questions en suspens. A commencer par celle-ci : Charles Harris était-il un espion ?
Peut-être un jour des documents seront-ils déclassifiés.
Pour le moment, il est temps de continuer mon voyage et de passer à un autre Lebanon.

 

 

1: Albany Democrat-Herald - 7 septembre 1955.
2: Lincoln Evening Journal - 15 avril 1955.
3: New York Times - 15 avril 1955.
4: Jerusalem Post - 18 avril 1955.
5: New York Times - 17 avril 1955.
6: Journal du soir de Lincoln - 22 avril 1955.

 

 

(Cet article fait partie du road trip de Fadi Boukaram, sur la piste des villes baptisées Lebanon aux Etats-unis. Découvrez ses précédents récits de voyage ici)

 

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