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Ma déshumanisation

Archives / Reuters

Aujourd'hui, je viens d'atteindre pleinement le stade de la déshumanité. Je fais enfin partie des inhumains et je dois en être reconnaissante aux médias audiovisuels. Je ne sens plus rien. Je suis vide, blasée, cynique, sans aucun remords, sans aucun complexe. Je regarde, mais je ne vois plus rien. Rien ne trouble mon âme enfin déshumanisée. Je ne pleure plus. Je n'ai d'ailleurs même plus de larmes aux yeux. Des yeux totalement inexpressifs, d'ailleurs, face au malheur des autres – merci le petit écran.

À force de flirter avec mon humanité qui n'a pas donné suite à mes avances ni à mes efforts et encore moins à mes prières et lamentations, j'ai fini par m'en débarrasser. J'ai enfin intégré le monde réel qui, jadis, faisait partie de l'imaginaire, du virtuel transmis par la télévision et le cinéma, ou encore des histoires gravées dans des livres scolaires par les sauveurs de l'humanité (c'était au siècle dernier) devenus (aujourd'hui) des bourreaux. Parce que je ne suis plus confrontée, en gras, qu'à ces histoires qui passent en boucle à la télé sous forme de docus sur la monstruosité humaine, censés nous servir de leçon de/à vie. Enfin, je m'identifie à ce monde qui regarde défiler, sans aucun état d'âme à part quelques maigres commentaires postés sur les réseaux sociaux, telle la bande-annonce d'une série télévisée dramatique avec la cigarette dans une main et la télécommande dans une autre, l'extermination génocide systématique de toute une population en Syrie, en Irak ou partout ailleurs.

Je suis enfin délivrée du cercle vicieux tracé par un monde qui ment à coups de chansons, de poèmes, de déclaration des droits de l'homme, de sommets, de congrès, de thèses et d'antithèses, de psychanalyse, de religion, de dogmes, d'expérience scientifique, d'évolution, de droits, de devoirs, de lois, de règlements, de déclarations de guerres et de paix, de vertus, de corruptions, de démocratie et de tyrannie, de gauche et de droite, de vérité, d'illusion, de justice et d'injustice, de pauvreté et de richesse, de développement et de retard, de pétrole et de diamants, d'eau potable et de blé, de durable et de non durable, de promesse de vie et de mort... Finies les années perdues dans la chimère, l'utopie et l'illusion des discours pompeux et humanistes, dont les auteurs ont fini dans une mare de sang brandissant bien haut leurs principes balayés par les moulins à vents de la (real) politique. Des principes bien enterrés dans des livres et dans les esprits, et déterrés au gré des intérêts.

Je n'ai plus ni chaud ni froid nulle part dans mon corps, quelle que soit l'horreur ou la beauté de la scène diffusée. Je ne crois plus aux saisons et encore moins au printemps, notamment l'arabe. C'est plutôt la tempête que les enfants et les jeunes, fauchés au printemps de leur âge, ont récoltée, au nom de la démocratie et du droit des peuples à décider librement de leur sort. Je ne frémis plus devant ces effusions de sang bénies par des forces internationales du mal qui, réunies autour de la table du Conseil de sécurité, choisissent chaque année un nouveau terrain de jeu, un nouveau marché et de nouveaux cobayes pour écouler leurs armes et relancer leur économie. Je ne réagis plus non plus aux spectacles retransmis avec pour musique de fond les bruits de bottes lors des parades militaires et le déballage des missiles et des arsenaux militaires.

Mon cœur ne bat plus face aux images, retransmises par les journaux télévisés, d'enfants pleurant, implorant, suffocant, suppliant et succombant enfin à leurs blessures à Alep, transformée en une désolante chambre à gaz et un laboratoire d'expériences chimiques. Je ne dis plus rien face au courage de l'individu et à la lâcheté de la communauté. Ce que je fais ? Je zappe de chaîne en chaîne évitant les scènes de souffrance, des peaux déchiquetées, les pleurs assourdissants des petits jonchant le sol des hôpitaux, leur préférant un feuilleton moins scabreux, cadrant mieux avec ma récente catatonie émotionnelle. Je me suis débarrassée de toute générosité et toute sensibilité, discréditées dans les instances internationales et les murs feutrés des bureaux militaires.
C'est la seule condition d'ailleurs si je veux garder un semblant d'équilibre psychologique.

 

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Aujourd'hui, je viens d'atteindre pleinement le stade de la déshumanité. Je fais enfin partie des inhumains et je dois en être reconnaissante aux médias audiovisuels. Je ne sens plus rien. Je suis vide, blasée, cynique, sans aucun remords, sans aucun complexe. Je regarde, mais je ne vois plus rien. Rien ne trouble mon âme enfin déshumanisée. Je ne pleure plus. Je n'ai d'ailleurs même...

commentaires (1)

Rania, nous en sommes tous là mais nous sommes impuissants à agir individuellement face à la barbarie et la déshumanisation de la planète . Pourtant je suis convaincue que nous sommes, nous, citoyens (ennes) du monde ,majoritaires ,à croire que les dirigeants politiques élus ou autoproclamés verront un jour leur fin . Je suis athée, mais ai la profonde conviction que les forces humanistes l'emporteront sur la violence des religions manipulatrices créées par l'homme et utilisées à des fins de domination et de puissance .

sugnot annie

16 h 17, le 18 décembre 2016

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Commentaires (1)

  • Rania, nous en sommes tous là mais nous sommes impuissants à agir individuellement face à la barbarie et la déshumanisation de la planète . Pourtant je suis convaincue que nous sommes, nous, citoyens (ennes) du monde ,majoritaires ,à croire que les dirigeants politiques élus ou autoproclamés verront un jour leur fin . Je suis athée, mais ai la profonde conviction que les forces humanistes l'emporteront sur la violence des religions manipulatrices créées par l'homme et utilisées à des fins de domination et de puissance .

    sugnot annie

    16 h 17, le 18 décembre 2016