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Nos lecteurs ont la parole - Par Antoine Messarra

I. Grandeur du compromis et misères des compromissions

Le compromis, bien qu'il soit au cœur du politique dans un système démocratique, est souvent associé à la compromission. Il comporte en effet, par nature, des risques d'arrangements équivoques, de soumission à un rapport de force, d'ententes interélites aux dépens du droit, de transaction avec les principes. Dans une approche politique moralisante, on préfère exhiber l'idéal de fermeté morale. Comment éviter cependant les pentes glissantes de la compromission ?

Rethéoriser l'édification nationale
C'est l'idéologie dominante de l'édification nationale (nation-building) par un centre qui s'étend par la force à toute la périphérie, par le fer et le sang, qui est à l'origine des équivoques sur nombre d'autres nations pluralistes formées par une politique d'accommodement ou consociatio, par des pactes, alliances, covenants, junktims, Friday agreement... C'est notamment le cas des petites démocraties européennes (Suisse, Belgique, Autriche, Pays-Bas, Luxembourg...) et d'autres pays (Liban, Afrique du Sud, Irlande du Nord...). La conférence de l'Unesco à Cerisy-La-Salle en 1971 sur « L'édification nationale dans diverses régions », et surtout la communication de Hans Daalder, apporte une perspective comparative nouvelle dans l'historiographie et le droit constitutionnel comparé.

Grandeurs du compromis
Le compromis, valeur fondatrice du Liban dans toute son histoire, principalement durant la période charnière de la proclamation du Grand-Liban en 1920 et du pacte national de 1943, est parfaitement intégré dans la pratique nationale et quotidienne, malgré la prédominance chez nombre d'intellectuels libanais d'une culture jacobine, aliénée et aliénante.
Le compromis, que George Simmel considère comme « la plus grande invention de l'esprit humain », s'explique notamment dans le cas libanais, au niveau anthropologique, par ce qu'on appelle la multiappartenance (overlapping membership) qui corrige les effets pervers d'un pluralisme fortement segmenté. Le pluralisme est fortement segmenté, comme dans certaines tribus, quand l'individu naît, habite, étudie, travaille, se marie..., décède et est inhumé au sein de sa communauté. Le pluralisme culturel est par contre intégré quand un Libanais maronite par exemple habite à Jounieh, se marie avec une fille du Chouf, travaille à Hamra, a des propriétés dans la Békaa, est membre du syndicat des employés de banques, membre du parti des Forces libanaises... Cette multiappartenance en fait un agent de conciliation, d'échange et de médiation.
Comment peut-on conclure des compromis à propos de la souveraineté qui, par nature et suivant toutes les Constitutions du monde, est inaliénable, indivisible et absolue et pour laquelle les chefs d'Etat prêtent des serments au moment de leur investiture ?
Le Liban est l'exemple d'un système qui a poussé la procédure de l'accommodation à l'extrême.
C'est, sous un certain angle, un énorme avantage qui doit dissuader à l'avenir tout occupant et tout envahisseur : les Libanais, quoi qu'il arrive, finiront par s'entendre malgré tout et contre tous, tellement ils sont pétris dans les habitudes de tolérance et de négociation. Mais c'est un grave danger, car il y a une limite à la négociation : la souveraineté.
Trois procédés de négociation politique réduisent la gravité du dilemme et peuvent être considérés comme des règlements. Le premier consiste à relier différents problèmes les uns aux autres et à les régler au moyen de concessions mutuelles. Les expressions employées à ce propos sont celles de logrolling, package deal ou, en Autriche, junktim et qu'on pourrait appeler au Liban safqa ou salla (règlement en bloc). Le second moyen consiste à déléguer les décisions les plus complexes et les plus importantes aux leaders des segments principaux, qu'on appelle au Liban les aqtâb (leaders au sommet). Le troisième moyen est la méthode de l'approximation successive qui consiste, comme l'a fait le président Fouad Chéhab, à envisager une réforme d'ensemble mais à la soumettre et à l'administrer par doses successives dans le but de susciter la sécurisation psychologique. La raison en est que le changement dans une société plurielle n'est pas un problème exclusivement technique. Il risque d'être perçu comme déstabilisateur d'équilibres sociopolitiques. La vigilance est d'ailleurs fort justifiée car un régime d'occupation au Liban a tenté progressivement de laminer les institutions laissant un lourd héritage pour la relève démocratique.
Le Libanais jouit d'une intelligence plurielle. Cela ne veut pas dire qu'il est plus intelligent, mais la nature même du Liban pluricommunautaire, dans un contexte régional hostile ou défavorable, contraint à trouver des accommodements, des alternatives, des expédients, des accords amiables et même des mésententes cordiales... à des problèmes qui, pour d'autres, apparaîtraient insolubles. Cette intelligence plurielle se manifeste notamment dans le succès de Libanais à l'étranger, dans la capacité de s'adapter, d'innover et de se brasser dans tout environnement culturel différent ou pluriculturel.

Servitudes et misères des compromissions
Les compromissions se font avec tant de nuances, de détours, d'ambages, de discours mielleux et fraternels sur les causes sacrées et les causes communes qu'il faut beaucoup de discernement pour les déceler et beaucoup de courage pour oser face au discours ambiant et obligé, s'y opposer.
L'accord d'entente nationale de Taëf en 1989, dans son contenu libanais, est une production libanaise, fruit de négociations et de documents de réforme, mais la clause relative au « redéploiement » des forces armées syriennes était imposée et en fait non négociable. Il a même été dit à des contestataires à Taëf que « cette clause a été rédigée par le président Hafez el-Assad de sa propre main... ».
Tout un arsenal de proverbes libanais du terroir exprime les heurs et malheurs de notre histoire accommodante et du tempérament à la fois libre et asservi. On peut citer ces proverbes : Quand la tempête surgit, ferme ta fenêtre ; Ton proche voisin vaut mieux que ton frère lointain ; N'étends pas les pieds au-delà des limites de ton tapis ; Tout surplus est un appauvrissement...
Fouad Boutros, sollicité par le président Rafic Hariri pour se présenter aux élections législatives de 1996, lui répond : « Le dilemme est que le plafond de la politique au Liban est bas et mon mal dorsal m'empêche de me courber et de cohabiter avec un tel plafond. »
Face au tableau sombre que dresse Walid Joumblatt, avec tristesse et lucidité, de l'ampleur du risque et l'exigence de prudence, le Liban se trouve encore partagé entre l'élan national de souveraineté, le compromis démocratique et les misères des compromissions.

Antoine MESSARRA
Membre du Conseil constitutionnel. Titulaire de la chaire Unesco d'étude comparée des religions, de la médiation et du dialogue, Université Saint-Joseph. Texte extrait d'une communication au colloque international de l'Université de Liège, du CERES-Tunis et de la Fondation Hans Seidel, Tunis, 28/9 - 2/10/2016.

Le compromis, bien qu'il soit au cœur du politique dans un système démocratique, est souvent associé à la compromission. Il comporte en effet, par nature, des risques d'arrangements équivoques, de soumission à un rapport de force, d'ententes interélites aux dépens du droit, de transaction avec les principes. Dans une approche politique moralisante, on préfère exhiber l'idéal de fermeté morale. Comment éviter cependant les pentes glissantes de la compromission ?
Rethéoriser l'édification nationaleC'est l'idéologie dominante de l'édification nationale (nation-building) par un centre qui s'étend par la force à toute la périphérie, par le fer et le sang, qui est à l'origine des équivoques sur nombre d'autres nations pluralistes formées par une politique d'accommodement ou consociatio, par des pactes, alliances,...
commentaires (3)

J'admire l'optimisme constant et raisonné de M. Antoine Messarra. Un brillant homme et un homme sage comme il n'en existe plus beaucoup.

Marionet

22 h 24, le 12 novembre 2016

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Commentaires (3)

  • J'admire l'optimisme constant et raisonné de M. Antoine Messarra. Un brillant homme et un homme sage comme il n'en existe plus beaucoup.

    Marionet

    22 h 24, le 12 novembre 2016

  • Les vestiges de la Cédraie 05 s'évanouissent comme 1 fantasmagorie devant la gravité des last événements. Les feux d’artifices de cette Cédraie-là de paille, qui n’ont pas fait long feu, sont devenus les fusées incendiaires des Collabos de toutes sortes ! Cette "fraternité" passée, son expression prosaïque, est la comPromission pitoyable ; celle entre ex-Sains et Malsains, entre le héZébbb et cette Cédraie du passé, entre l’autocratisme et la démocratie ! Cette pseudo-fraternité flamboyait, alors que les Cédraies allaient saigner. Elle dura le temps où l'intérêt des opportunistes était frère de celui de ces ex-Sains, eux ces pédants méthodistes de la combine "sunnitique/chréti(en)ne" de pacotille ; mendiants auprès des despotiques qui leur permirent de faire des homélies afin d'endormir les éhhh Cédraies ! Opportunistes qui re-réclamaient l’Autocratique Ordre, moins les têtes des "zaïîms" rivaux : Tels étaient les traîtres-"alliés" avec lesquels le Cédraie dût faire en 05 sa Révolution : Celle belle de la sympathie parce que les antagonismes qui y éclatèrent contre ces autoritaires sommeillaient embryonnaires, parce que la lutte qui formait son arrière-plan n'avait acquis qu'1 existence vaporeuse ; celle du mot, du verbe et de la phrase ! La future Cédraie inéluctable sera "La Haïssable", parce que la chose prendra la place de la phrase, parce que cette New Cédraie mettra à nu la tête de l’enturbanné noirci en abattant tout boSSfééér pseudo-laïc qui la dissimule.

    ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

    15 h 46, le 12 novembre 2016

  • CHEZ NOUS IL N,Y A PAS DE COMPROMIS... IL Y A DES ARRANGEMENTS D,INTERETS RESPECTIFS POUR LE PARTAGE DE TOUT... DE PRATIQUEMENT TOUT ! LES PANURGES S,ENTRE DISTRIBUENT LES LATTAS ET LES BATTAS ET LES MOUTONS SUIVENT ET BELENT... JE GAGE QU,AUX PREMIERES ELECTIONS LEGISLATIVES... SI IL Y EN AURA... LES MEMES VAURIENS SERONT ELUS PAR LES MEMES MOUTONS... QUI GROGNERONT A VOIX BASSE MAIS APRES !

    La Libre Expression. La Patrie en Peril Imminent.

    11 h 16, le 12 novembre 2016

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