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Liban

Abbas Ibrahim à « L’Orient-Le Jour » (II) : La patrie n’est pas un hôtel, c’est une identité et une appartenance

Entretien

Dans la seconde partie de l'interview exclusive du général Abbas Ibrahim, le chef de la Sûreté générale parle des déplacés syriens, des employés de maison, de la censure, des passeports, mais aussi du Liban et de l'appartenance à la patrie. Il se veut transparent et clair, soucieux de permettre à l'institution qu'il dirige de suivre l'évolution technologique, mais, en même temps, il souhaite donner aux jeunes rêvant d'autres cieux le sens de l'État et l'amour du Liban.

01/10/2016

Comment qualifiez-vous vos relations avec votre ministre de tutelle ? Est-il vrai que le service que vous dirigez est devenu plus important que le ministère de l'Intérieur, qu'il s'est développé par le recrutement et en obtenant des équipements modernes ?
La Sûreté générale applique la loi qui a prévu sa création et lui a donné une mission définie sur les plan sécuritaire et administratif. Nous travaillons donc sous le plafond de la loi. Depuis que j'ai pris en charge cette institution, j'ai mis au point un plan pour lui permettre d'évoluer et d'être à la hauteur des missions sécuritaires, administratives et en même temps de servir les citoyens. Toutes ces missions exigent des effectifs et des équipements conséquents. Surtout au moment où le Liban et la région traversent des circonstances délicates qui exigent un état d'alerte permanent. Bien entendu, nos programmes de développement n'auraient pas pu être appliqués sans l'appui direct de l'autorité exécutive, c'est-à-dire du ministère de l'Intérieur en particulier. Nous avons d'ailleurs les meilleures relations avec le ministre sur tous les plans, y compris personnel.

La Sûreté générale a été critiquée à cause des nouvelles mesures concernant les passeports. Pouvez-vous expliquer pourquoi les Libanais ont dû changer deux fois leurs passeports en l'espace de quelques mois ? Y a-t-il un business financier derrière ces mesures ?
Il faut d'abord rappeler que de 2003 au 1er août 2016, le passeport libanais n'avait pas été changé. Ce qui s'est passé avec le passeport de 2003, c'est que les renouvellements, ainsi que le rajout d'enfants nés entre-temps sur le document de voyage des parents, n'ont plus été reconnus parce qu'ils étaient faits manuellement. L'organisation internationale de l'Aviation civile a donné des instructions précises dans ce sens et le Liban s'y est conformé à l'instar des autres pays.
Quant au passeport biométrique, il s'agit d'une importante réalisation, car il comporte des informations personnelles importantes et précises qui limitent les possibilités de falsification, ainsi que les empreintes digitales de celui qui le détient. Mais le changement n'est pas obligatoire et le détenteur d'un passeport d'un modèle ancien, mais valide, peut continuer à l'utiliser jusqu'à son expiration. La Sûreté générale doit suivre l'évolution technologique. L'adoption du passeport biométrique répond à des exigences de sécurité internationales. Il ne s'agit pas d'un business puisque l'opération respecte les critères stricts de transparence. Les récompenses décernées à la Sûreté générale par l'agence de conformité ISO en sont la meilleure preuve.

La Sûreté doit aussi gérer le dossier des réfugiés syriens. Parvenez-vous à les contrôler, sachant qu'il n'y a pas de chiffres exacts sur leur nombre au Liban ?
Le nombre est approximatif : les déplacés syriens représenteraient 33 % des Libanais. Ce pourcentage dépasse les capacités géographiques du Liban. Les déplacés syriens sont dans les villes et les villages, en plus des camps répertoriés et organisés. Il y a aussi des groupes désordonnés dans les villages ayant besoin d'une main-d'œuvre étrangère.

 

(La première partie de l'entretien : Abbas Ibrahim à « L'Orient-Le Jour » (I) : Il y a une unanimité au Liban contre la menace terroriste)

 

Aurait-il mieux valu les installer dans des camps, ou bien cette présence désorganisée est-elle une carte entre les mains du Liban ?
Les déplacés syriens représentent une cause humanitaire, car ils sont les victimes de la violence en Syrie. Ils ne sont pas une carte de chantage ou un moyen de pression pour conclure des compromis et ne le seront jamais. Mais cela n'empêche pas le fait que leur grand nombre est un poids pour le Liban, dont la superficie géographique est limitée. La création de camps géographiquement définis et répertoriés est devenue difficile et exige une décision politique qui tienne compte de la sensibilité libanaise au sujet de toute la question des réfugiés, en raison des appréhensions démographiques connues.

Êtes-vous réellement mandaté par le gouvernement libanais pour mener des contacts avec les autorités syriennes ? Sur quel sujet ?
Pourquoi cela n'est-il pas déclaré officiellement ?
Les relations entre le Liban et la Syrie sont celles de deux États qui ont des représentations diplomatiques. En raison de la longue frontière commune, la coordination est indispensable. Sans parler des risques que constitue la guerre en Syrie pour le Liban et sa stabilité. De plus, entre le Liban et la Syrie, il y a un traité toujours en vigueur (le traité de coopération et de fraternité signé en 1991). Certes, certaines parties politiques ont des réserves sur ce traité, mais la guerre et la présence des éléments armés et des groupes terroristes dans les régions limitrophes au Nord et à l'Est exigent une coordination sécuritaire et militaire. Ce que nous faisons, dans ce contexte, a pour unique objectif la protection du Liban.

Une question sur la censure exercée par la Sûreté. Ne pensez-vous qu'elle est devenue obsolète avec le développement des réseaux sociaux ?
C'est vrai. Dans ce domaine, nous appliquons des lois un peu dépassées. Elles doivent être modernisées pour être à la hauteur de l'évolution technologique. Mais il faut savoir que dans ce domaine, la Sûreté ne décide pas, elle se contente d'appliquer la loi en vigueur. Sa modernisation exige une nouvelle législation. Les intellectuels, les courants culturels, les réalisateurs et tous ceux qui se sentent concernés par ces lois doivent entreprendre des contacts avec les autorités compétentes dans ce domaine pour l'adoption de nouvelles lois qui garantissent la liberté d'expression et d'opinion, suivent la révolution technologique et préservent l'ordre public, dans l'intérêt et la protection de tous les Libanais et de leurs convictions spirituelles et culturelles.

 

(Pour mémoire : Ibrahim : Notre mission demeure la protection de l’entité libanaise)

 

Le dossier des employées de maison étrangères fait bouger les ONG qui considèrent que ces femmes sont maltraitées. N'y a-t-il pas moyen d'envisager cette question avec plus d'humanité ?
Les droits des employées de maison relèvent du ministère du Travail. Ils dépendent du système de tutorat (garant) adopté au Liban. Le rôle de la Sûreté se limite à donner le permis de séjour et d'autres formalités administratives propres à tout étranger qui arrive au pays. Ce sujet nécessite une approche respectueuse des droits de l'homme et des travailleurs, ainsi qu'une culture de moralité et d'humanisme chez toutes les parties concernées.

La Sûreté générale est aujourd'hui l'une des rares institutions de l'État qui fonctionne encore. Pouvez-vous dire franchement si vous croyez qu'il y a un État au Liban ?
C'est vrai qu'il y a une vacance au niveau de la présidence et une sorte de gel de l'action gouvernementale, mais les institutions militaires et sécuritaires fonctionnent normalement et efficacement. Le Liban est doté d'un État cohérent qui affronte des problèmes tantôt délicats, tantôt carrément dangereux. Nous y faisons face en tant qu'État et peuple attachés aux institutions et convaincus que ce pays est une entité définitive.
Avez-vous un dernier message aux jeunes qui ne songent qu'à quitter le pays ?
Les jeunes sont les forces du présent et de l'avenir. Ils sont appelés, aujourd'hui plus que jamais, à s'attacher à leur patrie et à sa valeur particulière, en tant que modèle spécifique de civilisation. Ils doivent combattre le désespoir et s'engager dans l'édification de l'État et dans le renforcement de ses institutions, dans tous les domaines, en respectant les cadres démocratique, social et politique. Leur renoncement à ce droit et à ce devoir équivaut à la renonciation à leur identité. Je ne suis pas contre le voyage pour acquérir du savoir, mais je suis totalement opposé à l'émigration. À travers mes contacts avec la diaspora et après l'adoption de la loi sur la restitution de la nationalité, je peux dire que tous les Libanais qui ont émigré, qu'ils l'aient fait en temps de paix ou de guerre, ont gardé des liens avec leur pays d'origine et avec leurs proches.
Je voudrais dire aux jeunes que la patrie n'est pas un hôtel. C'est une identité et une appartenance. Les jeunes doivent être conscients qu'être libanais, c'est être une valeur ajoutée dans le monde d'aujourd'hui. Ils doivent donc en être fiers. On a beaucoup parlé du Liban. Mais la phrase la plus belle est venue du pape Jean-Paul II qui avait dit que le Liban est un message, et pas seulement une patrie. J'appelle donc les jeunes à comprendre cette phrase en profondeur et à faire en sorte qu'elle prenne toute son ampleur, dans tous les domaines.

 

 

Pour mémoire

Ibrahim sous peu au Vatican, sur une initiative du pape François

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OPTION POTION

En tout cas en apparence il inspire la confiance .

Donnons lui le bénéfice du doute .

Gebran Eid

DONC IL Y A UN TRAITÉ ENTRE LE LIBAN ET LE GENERAL SYRIEN MAMELOUK, C'EST BIEN ÇA ? CA NOUS DONNE DES CADEAUX COMME SAMAHA ET AUTRE POUR POSER DES BOMBES CHEZ NOUS. CA ENCOURAGE BEAUCOUP LES JEUNES ÇA POUR RESTER AU PAYS. VOUS RÊVEZ EN COULEUR MON CHER GÉNÉRAL.

M.V.

C'est généreux et correct de dire cela... Général Ibrahim ...mais...ne trouvez vous pas, que l'absence de Président, pénalise tous les jours un peu plus ...l'action naturelle de la SG et du Ministère de l'Intérieur ...?

Le Faucon Pèlerin

Mon Général,
Le "Traité de coopération et de fraternité" conclu en 1991 entre la Syrie, nation occupante et le Liban, pays occupé, ressemble fort au traité conclu entre le loup et l'agneau de Jean de La Fontaine. Les choses ayant changé depuis 25 ans, le traité est devenu caduc et n'a plus de raison d'être. Vu l'état de délabrement dans lequel se trouve la Syrie, ce traité doit être dénoncé, le plus vite serait le mieux.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

LA PATRIE C,EST UNE IDENTITE ET UNE APPARTENANCE... BRAVO GENERAL IBRAHIM ABBAS ! MAIS... HELAS... ET C,EST LA LE PROBLEME, DANS L,IDENTITE ET L,APPARTENANCE DE TOUT CHACUN, DE TOUS CES JOUEURS DE SHESH BECH POUR LE COMPTE DE LEURS SEIDES........

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