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Culture - Cimaises

Vibrato en lignes

L'exposition que consacre la galerie Sfeir-Semler à Haig Aivazian renvoie au regard et aux vibrations suggérés. C'est aussi un hommage à la musique et au grand oudiste non-voyant Hrant Kenkulian, mieux connu sous son nom d'artiste Udi Hrant.

Le parcours prend son départ dans une salle aux nuances grises et blanches où les murs sont tapissés de papier, reproduction à l’identique d’un marbre, « le marmara ».

Quand Haig Aivazian commence à s'intéresser à l'artiste turc d'origine arménienne Hrant Kenkulian, disparu en 1978 et grande figure de la transition de la musique turque classique à la musique contemporaine populaire, c'est un long voyage qui se profile à l'horizon. Il ignore encore que ce prétexte va l'aider à labourer l'histoire de la musique et à livrer une analyse de la période postrépublicaine de Mustafa Kemal. Une zone d'expérience totale s'ouvre à lui. À travers ses œuvres d'art, où l'instrument est porté aux nues, il aborde un chemin pour tenter d'expliquer les métamorphoses de la musique après l'avènement du grand Atatürk et rend hommage à cet instrument, le oud.

Sur les pas de Udi Hrant
Le titre de l'exposition I am sick but I am alive* est tiré d'une chanson de Udi Hrant. Une histoire d'amour impossible qui donnera naissance à plusieurs de ses titres. Haig Aivazian se penche un peu plus sur l'histoire, et découvre que ce grand artiste a traversé l'époque de démantèlement de l'Empire ottoman où, après la vie sociale, religieuse, politique, la culture musicale subit aussi des réformes. Pour Atatürk, elle représente une identité sociale, où chaque peuple a sa forme propre. Atatürk accordait beaucoup d'importance au rôle de la musique et envoyait des musicologues dans toutes les régions de Turquie pour remodeler tout le patrimoine musical et folklorique, le dépecer, le nettoyer de toute influence étrangère tant par les paroles (mots kurdes, latins ou anglo-saxons) que par la structure, et réécrire ainsi les chansons. On passe d'une identité plurielle à une identité propre. Haig Avazian précise: «La manière d'enseigner subit elle aussi des transformations, du maître en train de jouer face à l'élève qui l'écoute, on accorde plus d'importance à la lecture méthodique des notes, un conservatoire est érigé, et l'on conserve uniquement le maqâm (mode musical arabe) qui n'avait pas de connotation occidentale.» Pour Haig Aivazian, le maqâm porte en lui une dualité, celle de regrouper (le mot maqâm signifiait le lieu où se jouait la musique) et de diviser, car il organise les intervalles entre chaque note ainsi que les cheminements à l'intérieur de cette échelle modale. Haig Aivazian honore la mémoire de Udi Hrant qui, à la manière d'un conteur, va guider nos pas dans un parcours
tantôt visuel, tantôt sonore.

La note qui ravit
Le parcours prend son départ dans une salle aux nuances grises et blanches. Les murs sont tapissés de papier, reproduction à l'identique d'un marbre, «le marmara». À l'instauration de la République turque en 1920, les cimetières sont détruits et leurs pierres sont reprises pour la reconstruction des grands monuments à Istanbul. «C'est ainsi, explique l'artiste, que l'on retrouvera souvent certains revêtements avec des annotations, celles des noms des défunts.» «Ce matériau, ajoute-t-il, est témoin d'une époque de grands changements.» L'exposition joue sur l'interruption et la continuité. Pour l'artiste, les raisons de ce clin d'œil sont plurielles, elles renvoient, d'une part, à la mémoire de ce matériau, témoin de l'histoire, et, de l'autre, à l'idée qu'ils se retrouvent sur un même terrain, celui de la continuité sociale et culturelle. Un matériau qui chuchote l'histoire ininterrompue de l'humanité.
Des volumes s'imposent immédiatement au regard du visiteur, ils sont la déclinaison du oud, tantôt en bois clair, tantôt en bois foncé, cercueil ou barque, la musique nous accompagne et nous embarque, sur le mode de l'exil. L'instrument de musique est ainsi démantelé et reconstruit dans des formes de noble facture. Les tiges, aux verticales imposantes par leur taille, s'alignent sur un mur, au garde-à-vous. Les cordes tendues presque à l'infini sont les intestins de l'instrument, comme s'il fallait que le corps vibre toujours pour transcender les notes. La visite se termine par les chants sacrés de deux chantres qui ont conservé la manière traditionnelle d'enseigner la musique et de la retranscrire, et ont préservé le système créé uniquement pour les maqamat.
Pour l'artiste, la musique présente un modèle très riche en termes de complexité des mélanges de cultures à travers l'histoire, comme une lecture à la fois nationale et nationaliste, que ce soit du côté des Arméniens, des Turcs ou des Arabes.

Le bémol
Haig Aivazian propose au visiteur un double voyage d'une grande richesse historique et d'une certaine maîtrise artistique. Sauf que le regard aurait aimé se perdre davantage dans l'univers de l'artiste. L'exposition nous laisse un goût d'inachevé, ou peut-être celui d'une affaire à suivre.

* « I am sick but I am alive », Haig Aivazian, Sfeir-Semler Gallery, jusqu' au 30 septembre.

Quand Haig Aivazian commence à s'intéresser à l'artiste turc d'origine arménienne Hrant Kenkulian, disparu en 1978 et grande figure de la transition de la musique turque classique à la musique contemporaine populaire, c'est un long voyage qui se profile à l'horizon. Il ignore encore que ce prétexte va l'aider à labourer l'histoire de la musique et à livrer une analyse de la période postrépublicaine de Mustafa Kemal. Une zone d'expérience totale s'ouvre à lui. À travers ses œuvres d'art, où l'instrument est porté aux nues, il aborde un chemin pour tenter d'expliquer les métamorphoses de la musique après l'avènement du grand Atatürk et rend hommage à cet instrument, le oud.
Sur les pas de Udi HrantLe titre de l'exposition I am sick but I am alive* est tiré d'une chanson de Udi Hrant. Une histoire d'amour impossible...
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