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Diaspora - Histoire

De Amchit aux États-Unis : Afifa Karam, le féminisme avant-gardiste

Une figure féminine exceptionnelle de l'émigration libanaise et arabe, journaliste et romancière, sort de l'ombre grâce au travail d'une chercheuse, Elizabeth Saylor.

La ville américaine de Shreveport, en Louisiane, photo d’époque. Afifa Karam y a atterri à la fin du XIXe siècle avec son mari, en provenance de Amchit. Photo tirée du site www.shreveport-louisiana.net

Elle a été ignorée, puis oubliée et même marginalisée. Plus de 92 ans après son décès, elle sort enfin de l'ombre grâce à la chercheuse Elizabeth Saylor. Afifa Karam, journaliste, traductrice et surtout romancière, a activement participé à la Nahda des XIXe et XXe siècles. C'était une migrante arabe qui a lutté bien avant l'heure pour l'émancipation de la femme, un thème qui reste d'actualité.
À écouter Elizabeth Saylor parler de cette figure hors du commun, on comprend à quel point elle respecte Afifa Karam. Mais d'où provient cette admiration sans faille ? Pourquoi cette chercheuse a-t-elle consacré sa thèse de doctorat à cette migrante née en 1884 et originaire du village de Amchit, dans le caza de Jbeil ?

Une femme pluridisciplinaire
La raison essentielle de cet intérêt découle sans doute du parcours exceptionnel de Afifa Karam. Tout chez elle, ses prises de position, son engagement et ses idées, était innovant pour l'époque.
Pour la jeune Afifa, tout démarre au sein de l'école Sainte-Famille à Jbeil. Elle y poursuit ses études jusqu'à l'âge de treize ans. Après son mariage, elle émigre aux États-Unis en 1897.
Dans ce nouveau pays où elle s'installe avec son mari, elle tient absolument à enrichir ses connaissances culturelles et rédige des articles pour la presse de la diaspora. D'abord, c'est dans al-Huda qu'elle publie plusieurs articles. Elle fonde par la suite, durant deux ans, la revue al-Mar'a al-suriya (entre 1911 et 1913). Elle propose aussi le mensuel Alam al-jadid en 1913 et devient correspondante pour al-Mar'a al-jadida.
Afifa Karam ne se passionne pas seulement pour le journalisme puisqu'elle fait également ses preuves dans la traduction. On lui doit notamment des traductions en arabe de romans d'Alexandre Dumas et de titres comme Ibnat na'ib al-malik ainsi que Malika li-yawm. Son dynamisme lui permet évidemment de gagner l'estime de sa communauté.

La première romancière arabe
Au cours de sa carrière, Afifa Karam a rédigé trois romans à Shreveport, en Louisiane. Ils ont été publiés dans « la petite Syrie », premier quartier d'immigrants arabes de New York, fief du mouvement littéraire de la « Mahjar ». Tous ces ouvrages abordent les mêmes sujets, très révolutionnaires pour l'époque : l'oppression des femmes au sein d'une société patriarcale, la corruption religieuse et la lutte pour la justice sociale.
Dans Badi'a wa Fu'ād, paru en 1906 et qu'elle présente comme une « riwaya nisā'iyya 'adabiyya gharāmiyya » (un roman d'amour féministe et littéraire), il est question de l'interaction entre les douanes et les différences sociales entre les États-Unis et son pays d'origine. « Ce roman est avant-gardiste parce que, pour la première fois, on y trouve un pouvoir accordé à une femme, en l'occurrence à l'héroïne rebelle du roman, Badi'a. Cette dernière tient tête à ceux qui menacent sa dignité morale », explique Saylor dans sa thèse portant sur Karam.
L'histoire se déroule à la fois au Liban et aux États-Unis, offrant un espace idéal pour les personnages féminins, leur permettant de partager leurs histoires et expériences. Badi'a wa Fu'ād fait de Afifa Karam la première romancière arabe en dehors du monde arabophone.
Son second roman, Fātima al-badawiyya, est considéré comme un vrai travail pionnier au sein de la littérature arabe. Pour Saylor, « il est en avance par rapport à son époque non seulement parce que c'est l'un des premiers textes littéraires abordant les crimes d'honneur et les mariages interreligieux, mais aussi parce qu'il comporte une vision progressiste annonçant déjà ce qui sera connu par la suite comme une théorie du genre ».
Enfin, dans son dernier roman Ghādat Amchit, Afifa Karam retourne par le biais de la littérature vers sa ville d'origine. Au nord du Liban, une histoire d'amour va lier Farida à son ami d'enfance Farid. L'héroïne est décrite comme l'une des fleurs pures du pays qui, en raison de l'oppression sociale et sexiste, périra bien jeune. Mariée à un homme beaucoup plus âgé, Farida n'aura pas droit à l'éducation. Elle est soumise aux pressions et persécutée par tous les personnages masculins de l'œuvre.
Dans ce roman, l'auteure critique explicitement les mariages arrangés. Elle aborde les violences familiales, la sexualité féminine et comment une jeune femme tente de résister aux normes sociales oppressives. Ghādat Amchit traite donc sans tabous des thèmes sociaux essentiels pour la femme et son évolution.

Une œuvre boudée puis oubliée
Hélas, malgré l'importance des œuvres de la romancière, Saylor rapporte que « la réputation de l'auteure ne s'est pas étendue au-delà des frontières nord-américaines ». « Que ce soit durant sa carrière ou après sa mort, la société littéraire, principalement masculine, l'a boudée », poursuit-elle. Aussi, au sein du Mahjar, on ne lui pas accordé l'attention qu'elle mérite. Au fil du temps, son nom a fini par disparaître de la mémoire littéraire arabe.
En redonnant vie à l'œuvre de Afifa Karam, la chercheuse américaine a eu le mérite de lever le voile sur une partie du passé de l'émigration libanaise et arabe que nous ignorions. Elle nous montre aussi que les femmes arabes ont entamé le combat pour leur émancipation bien avant l'heure. Preuve qu'arabisme se marie bien avec avant-gardisme.

Elizabeth Saylor, une bio en bref

Originaire de New York, Elizabeth Saylor détient un diplôme en littérature comparée de la Columbia University, où elle a étudié l'arabe, le français, l'allemand et les littératures italiennes. La chercheuse a obtenu son doctorat en littérature arabe de l'université de Californie, Berkeley. Le titre de sa thèse est : « Bridge Too Soon, The Life and Works of 'Afifa Karam : The First Arab American Woman Novelist ». Saylor a déjà vécu et voyagé dans plusieurs pays du Moyen-Orient. Depuis 2016, le centre Khairallah pour les études libanaises l'a choisie pour y poursuivre ses recherches postdoctorales.

Cette page est réalisée en collaboration avec l'Association RJLiban. E-mail : monde@rjliban.com – www.rjliban.com

Elle a été ignorée, puis oubliée et même marginalisée. Plus de 92 ans après son décès, elle sort enfin de l'ombre grâce à la chercheuse Elizabeth Saylor. Afifa Karam, journaliste, traductrice et surtout romancière, a activement participé à la Nahda des XIXe et XXe siècles. C'était une migrante arabe qui a lutté bien avant l'heure pour l'émancipation de la femme, un thème qui reste d'actualité.À écouter Elizabeth Saylor parler de cette figure hors du commun, on comprend à quel point elle respecte Afifa Karam. Mais d'où provient cette admiration sans faille ? Pourquoi cette chercheuse a-t-elle consacré sa thèse de doctorat à cette migrante née en 1884 et originaire du village de Amchit, dans le caza de Jbeil ?
Une femme pluridisciplinaireLa raison essentielle de cet intérêt découle sans doute du parcours...