Nos Lecteurs ont la Parole

Une modernisation du monde arabo-musulman est-elle possible ?

Walid SAFI
OLJ
03/09/2016

L'émir Chekib Arslane a évoqué la question la plus épineuse dans l'histoire du monde arabo-musulman, à savoir : « Pourquoi les musulmans sont-ils en retard et pourquoi les autres ont-ils progressé ? » Plus d'un siècle s'est écoulé, et cette problématique demeure toujours d'actualité. Dans ce cadre, plusieurs questions se posent : le retard qui frappe le monde arabo-musulman est-il structurel ou bien conjoncturel ? L'intégrisme islamique n'est-il pas le produit d'une défaillance démocratique, éducative et culturelle de notre société ?

Le despotisme oriental est-il éternel ?
Un aperçu historique sur l'évolution des sociétés européennes pourrait peut-être éclairer cette problématique et tracer quelques pistes pour mettre un terme aux obstacles qui freinent l'évolution dans les sociétés arabo-musulmanes.
Le progrès scientifique et philosophique réalisé dans le monde occidental a certainement été le résultat d'une bataille farouche menée par les scientifiques et les philosophes contre l'Église et ses représentations, depuis Galilée, Newton, en passant par Descartes, Kant, Darwin, Freud et les autres. Cette lutte menée par ces audacieux philosophes et scientifiques était fondée sur le rôle de la science et de la philosophie dans les représentations du monde. Finalement, les connaissances scientifiques ont vaincu les représentations traditionnelles de l'Église. Depuis, l'esprit scientifique et critique a prévalu et la séparation entre la religion et l'État est devenue un fait accepté par les sociétés occidentales.
Cette évolution fut également le fruit de la réforme de l'église et la naissance du calvinisme au XVIe siècle, ouvrant ainsi la voie à la modernité et à la formation d'un être humain libéré du joug des religieux. Le calvinisme a prêché un nouveau modèle différent de celui de l'Ancien Testament, voire une nouvelle représentation du salut de l'être humain. Suivant ce modèle, chacun est seul face à Dieu. Le signe du salut et de l'élection divine n'est plus entre les mains de l'Église ou de ses représentants, mais réside dans la « réussite matérielle ». Cette dernière s'impose donc au nom d'une vision éthique du monde. Le sociologue allemand Max Weber est allé encore plus loin en affirmant qu'il y a une sorte « d'affinité spirituelle » entre l'état d'esprit protestant et celui du capitalisme. De son côté, Philippe Bernoux a considéré que « cette célèbre analyse de l'éthique protestante et de l'esprit du capitalisme fournit une explication de la naissance de la société industrielle sous la forme du capitalisme qui a été la sienne ».
En outre, le raisonnement de Max Weber, en opposition avec l'analyse marxiste, a démontré une antériorité du phénomène religieux sur le phénomène économique. Le calvinisme s'est donc présenté comme un modèle religieux capable de se réconcilier avec la modernité et la science, et son apport dans le changement culturel et l'évolution des sociétés occidentales fut incontestable.
L'histoire de l'évolution de ces sociétés montre aussi le rôle moteur de la Renaissance et du mouvement intellectuel né au XVIIIe siècle. Ce dernier a donné naissance à l'idée du contrat social et à l'émergence de l'individualisme. La substitution de l'idée du contrat social à celle de la théocratie a ouvert la voie à l'émergence de l'État moderne et au principe de la citoyenneté. Pour John Locke, le prêcheur de l'idée du contrat social, « les hommes s'associent et se soumettent à des gouvernements dans le but de conserver leur propriété, acquise par le travail. La société naît d'une association harmonieuse entre les citoyens, sous forme de contrat ».
Il est certain aussi que la société industrielle en Europe est née des progrès techniques, mais surtout d'un mouvement intellectuel et d'idées qui se traduisent dans des organisations de plus en plus rationnelles. On peut citer notamment le courant de pensée qui s'est développé avec l'industrie au XIXe siècle et qui a fait l'éloge de la science. D'après ce courant, « quelles que soient les conséquences matérielles des progrès de la connaissance scientifique, la science reste la plus efficace et la plus capable de rendre l'être humain heureux ».
Il est à souligner donc que ces nouvelles pensées imposées aux XVIIIe et XIXe siècles ont créé un changement culturel, social et politique, ouvrant ainsi la voie à un nouveau modèle basé sur la science, la rationalité et le libre choix des citoyens.

Deux ruptures
À partir de là, une question se pose : pourquoi le monde arabo-musulman était-il condamné à suivre une trajectoire différente ? Notre analyse ne vise certainement pas à vouloir calquer l'expérience européenne, mais plutôt à mettre l'accent sur les éléments nécessaires à toute évolution. Dans ce cadre, le raisonnement implique la révision de toute étape significative étant à l'origine de la problématique proposée.
Il est certain que la présence ottomane dans notre région, ainsi que le colonialisme, ont freiné durant des siècles toute évolution nécessaire au développement du monde arabe. Il faut ajouter à cela la rupture qui s'est produite dans le monde arabo-musulman avec l'héritage scientifique et philosophique d'al-Khawarizmi, Ibn Ruchd, al-Farabi, Ibn Sina et Abou al-Alaa al-Maari, qui a conduit malheureusement à une interprétation unidimensionnelle de l'islam et à la diffusion d'une culture refusant la diversité ainsi que tout recours à la rationalité et à la science. Les écoles religieuses qui ont proliféré au début de l'époque ottomane ont inculqué la primauté du texte religieux, condamnant ainsi tous les courants ayant utilisé un langage philosophique ou scientifique. La raison n'a aucune place et la primauté du texte religieux a sapé toute possibilité de créer un contexte permettant de former des esprits critiques et scientifiques.
Rappelons aussi une autre rupture qui s'est produite avec les idées véhiculées à l'époque de la Renaissance et de l'islam moderne, dont les grandes figures furent Jamaleddin el-Efghani, Abdel-Rahman el-Kawakibi, Mohammad Abdou, Chekib Arslane, Rachid Rida et autres. Cette rupture a ravivé l'ignorance, la fermeture des esprits et le refus de l'évolution. Elle fut accompagnée plus tard par l'émergence du totalitarisme et du militarisme, couverts et appuyés durant des décennies par les Américains, le bloc soviétique et les Occidentaux en général.
Depuis ces deux ruptures avec l'héritage scientifique et philosophique dans les sociétés arabo-musulmanes, les réponses aux questions politiques et sociales sont toujours des réponses préfabriquées. Les réponses aux questions philosophiques telles que « qui suis-je ? » et « d'où vient le monde ? » étaient et continuent d'être des réponses d'ordre religieux. Le modèle culturel qui règne n'est pas loin de celui du Moyen Âge et l'être humain n'est pas libre dans son choix politique et social. La vision éthique du monde, forgée par l'islam, associe à jamais les deux sphères religieuse et séculière. De plus, la rupture avec l'héritage scientifique et philosophique a reproduit invariablement le même modèle culturel refusant ainsi l'ouverture, le langage scientifique et la rationalité. Le paradigme qui règne est toujours archaïque et fermé, les questions de nature épistémologique n'ont aucune place dans le monde arabo-musulman.
Durant ces dernières années et suite à la bataille ouverte entre chiites et sunnites, le langage qui prévaut appelle au fanatisme, au refus de l'autre et de la modernité. Chaque fraction religieuse cherche et défend son « ordre divin » ainsi que sa vision éthique du monde. Les religieux des deux bords sont les maîtres de la scène politique et religieuse et les frontières entre les deux camps religieux et séculier se sont totalement estompées.
La polarisation religieuse demeure toujours un point central dans le processus sociétal des deux camps, et il est donc très difficile d'envisager dans ce contexte l'établissement d'un contrat social nécessaire pour l'instauration d'un État moderne ainsi que l'émergence d'un « individualisme », base de toute liberté de choix et de citoyenneté. On peut affirmer que le grand bénéficiaire de cette défaillance culturelle est le despotisme oriental qui refait surface sous des formes différentes, et que le printemps arabe n'a pas pu totalement écraser.
À l'heure actuelle, l'alliance sacrée entre Bachar el-Assad et les mollahs d'Iran représente un nouveau modèle de despotisme oriental, c'est-à-dire un modèle de conjonction politico-religieuse. Ce dernier verrouille toute possibilité de progrès social, de formation d'un citoyen libre et de séparation des deux sphères politique et religieuse. La voie est certainement ouverte à la consolidation du rôle des religieux dans le monde politique et à l'utilisation à outrance de la religion dans les choix politiques et sociaux. Il semble que la « laïcité du Baas » est reléguée au second plan.
En effet, les représentations traditionnelles dans le monde arabo-musulman ne cessent de formater les esprits et de véhiculer un modèle archaïque, incapable de se réconcilier avec la modernité. Pire encore, certains courants obscurantistes et intégristes, qui sont le produit d'une culture fermée, ne comprennent l'islam que dans un aspect unidimensionnel, traçant ainsi des lignes de démarcation définitives avec les autres cultures. Ces tendances fermées se nourrissent également de la politique américaine vis-à-vis du Proche-Orient et de l'amalgame entre islam et terrorisme véhiculé dans plusieurs pays occidentaux.
Enfin, je crois que le principal remède à la création d'un changement réel dans le monde arabo-musulman a été préconisé par le sociologue égyptien Nasr Hamed Abou Zeid. Selon lui, « le monde arabo-musulman ne connaîtra un progrès réel que le jour où le pouvoir de la raison l'emportera sur le pouvoir du texte religieux ». J'ajouterais que ce monde ne connaîtra un progrès réel que le jour où un « calvinisme oriental » émergera, mettant fin à cet obscurantisme si dangereux, et où une réforme éducative se produira pour former des citoyens dotés d'un esprit scientifique et critique. Un changement culturel est nécessaire, sinon le monde arabo-musulman se trouvera toujours dans une crise l'empêchant d'évoluer et de former un citoyen libre, capable de choisir et d'installer des régimes politiques modernes.
Nombreux sont ceux qui partagent une vision amère de la réalité du Moyen-Orient contemporain et qui ne croient plus ni en la volonté des Occidentaux d'aider à l'émergence d'un nouveau modèle ni en la capacité des élites et des scientifiques arabes et musulmans à moderniser l'esprit du monde arabo-musulman. Faut-il donc regarder vers el-Azhar el-Cherif et Najaf pour une espérance de perception renouvelée de l'islam ?
Ou bien faut-il attendre un Kamal Atatürk arabe ?

Walid SAFI
Maître de conférences à l'Université libanaise

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Emile Antonios

Réflexion intéressante, l’auteur dont le mérite est certain, se situe sur le plan sociologique et de la vison du monde ainsi que de l’influence des croyances, élude l’influence de la pensée économique ayant fleuri au VI ème siècle avec le mercantilisme, les cités italienne , hollandaises avec leurs comptoirs …
La pensée économique n’est plus dominée à ce moment par les théologiens (il serait fastidieux de détailler plus longuement dans notre cadre ce phénomène).
Introduire cette dimension économique et ses mécanismes -accumulation du capital, bourses, comptoirs- aurait enrichi cette réflexion qui sort des banalités servie par la plupart des médias et autres communications du moment relatives aux phénomènes actuels.

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