Culture

« Journal Safar », le livre de la jungle libanaise

Édition

Le collectif de graphic designers libanais sort sa seconde revue annuelle, un bestiaire éclectique et acidulé qui prend pour thème les animaux.

08/08/2016

Quel est le point commun entre la mort scabreuse du dictateur libyen Moammar Kadhafi, la délicatesse d'un carrousel qui tourne à l'infini et une tête abîmée de poisson pourri ? Le collectif du studio libanais Journal Safar répond avec doux fracas dans sa seconde revue, concoctée autour d'un bestiaire au thème plutôt félin : les animaux.

Journal Safar est, pêle-mêle, hybride, esthétique et déconcertant. « Notre concept tourne autour du graphic design sous toutes ses formes et en relation avec d'autres champs créatifs qui nous passionnent, comme la nourriture, le cinéma, l'art, la bande dessinée et la poésie. On voulait ouvrir un espace de réflexion et d'écriture sur la culture visuelle et graphique, localement et dans la région », expliquent Maya Moumné et Hatem Imam, les deux fondateurs du projet. Un programme vaste, qui donne, une fois réalisé, un bel objet plus qu'un beau livre.

Charbel et Johnny

On trouve dans le cirque dadaesque de cette ferme des animaux des pièces hétérogènes, accolées à des illustrations aériennes. « Nous allons à l'encontre de l'habituel aspect illustratif des images qui accompagnent les textes. Nous traitons chaque entité séparément et indépendamment, pour créer une relation plus dynamique entre les deux », poursuivent les fondateurs. Cette danse de djinns mystiques et mystérieux, de dieux à têtes d'éléphant débonnaires, de drôles de bêtes et de noms d'oiseaux aborde des sujets divers. L'acte de consommation de l'animal, qui tend à perdre sa signification, est évoqué dans un dialogue entre Charbel Habre et Johnny Farah à propos de bâtonnets de poisson : « Nous avons perdu la tête (du poisson), les arêtes et maintenant nous avons perdu la forme » ; un appel non pas au végétarisme, mais à la conscience des matières premières que l'on déchiquette, dépèce et dévore sans relâche dans une frénésie consommatrice.

Le roi coagule

Journal Safar est finalement un hymne décoratif à l'imperfection et son acceptation. Souvent grotesque et délicat, il interpelle très vite, comme dans le texte « I have decided that seing this is worth recording », de Maya Moumné, qui analyse la mort totémique et taxidermique du dictateur Mouammar Kadhafi, et la photographie sanguinolente diffusée le jeudi 20 octobre 2011 pour prouver l'extinction du mégalomaniaque libyen autoproclamé « roi des rois d'Afrique ». Elle capture le moment exact où le corps du roi déchu se réifie en coagulant. La contemplation de l'image du trophée-cadavre est une plongée burlesque au bord des abysses de l'humanité, lorsque l'homme se confond avec la bête et utilise les coups, les mots et les images afin de dissoudre le monde.

En surimpression de ces fables modernes entre animaux de tout poil, la revue, dont la moitié est écrite en arabe, se fait également expérimentation linguistique. « Nous explorons la juxtaposition des langues formellement et conceptuellement. Au cœur de notre questionnement est la notion de traduction et toutes les possibilités qui s'ouvrent lorsque l'on commence à créer du sens. » La revue Journal Safar est trop hétéroclite pour être, comme le veut son nom, une invitation au voyage. Elle est plutôt une invitation à errer consciemment au fil des pages ailées. C'est dans cet instant vagabond qu'elle effleure son réel objectif : le vrai voyageur ne sait pas où il va.


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