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Pour eux, la liberté de créer n’a pas de prix...

Focus

Un Oscar, un César, la Légion d'honneur, l'Académie française ou même un prix Nobel, symboles d'une reconnaissance ultime ? Pas pour tout le monde. Une poignée « d'irrévérencieux » ont dit non. Retour sur ces « niet » en acier forgé.

Dany MALLAT | OLJ
01/08/2016

Refuser, désobéir, dire non? Parents, enseignants ou patrons nous l'ont tour à tour interdit. Le refus est un don précieux. Sans doute le plus beau cadeau que nous puissions nous faire – ce qui consiste, comme chacun le sait, à ne pas se faire de cadeau. Tous les intellectuels et autres artistes qui ont dit « non » ne l'ont certes pas fait pour des considérations psychologiques. Un prix élève sur un piédestal, estropie quelque part la liberté d'agir et de s'engager. Mais clamer haut et fort son «non» braque généralement davantage les projecteurs sur le rebelle, l'insoumis, l'irrévérencieux, qu'un simple et extatique oui. L'un des plus célèbres et intransigeants d'entre eux avait dit qu'«aucun artiste, aucun homme ne mérite d'être consacré de son vivant parce qu'il a le pouvoir et la liberté de tout changer». Il s'appelait Jean-Paul Sartre.

« Défilé de bidoche corrompu »
Déjà en 1935, Dudley Nichols était tellement en colère qu'il renvoie la statuette reçue pour le meilleur scénario du film The Informer, de John Ford, qu'on avait pris soin de livrer à son domicile. Les conflits qui perduraient à l'époque entre l'Académie et la jeune Writer's Guild (le célèbre syndicat des scénaristes américains) lui font déclarer: «Ce serait tourner le dos à quasiment un millier de membres qui ont tout risqué dans le combat pour la création d'une véritable organisation de scénaristes.»
En 1950, Marcel Aymé refuse l'Académie française, ne se sentant pas l'étoffe d'un Immortel. «En tant qu'écrivain, j'ai toujours vécu très seul, à l'écart de mes confrères, mais pas du tout par orgueil, bien au contraire, plutôt par timidité et indolence aussi. Que deviendrais-je si je me trouvais dans un groupe de quarante écrivains? J'en perdrais la tête, et à coup sûr je n'arriverais pas à lire mon discours. Ainsi feriez-vous une piètre acquisition.»
En 1964, Jean-Paul Sartre, fidèle à ses idées et à ses principes, refuse le prix Nobel de littérature. Son refus n'est pas un acte improvisé : il a toujours décliné les distinctions officielles, la Légion d'honneur ou le Collège de France. Cette attitude est fondée sur la conception du travail de l'écrivain. «Un écrivain qui prend des positions politiques, sociales ou littéraires ne doit agir qu'avec les moyens qui sont les siens, c'est-à-dire la parole écrite. Ce n'est pas la même chose si je signe Jean-Paul Sartre ou si je signe Jean-Paul Sartre, Prix Nobel.»
En 1971, l'ex-marine Georges C. Scott, qui incarnait le général Patton à l'écran, refuse la distinction suprême, qualifiant la cérémonie hollywoodienne de «défilé de bidoche offensant, barbare et corrompu». Et de visionner, à son domicile, un match de hockey sur glace à l'heure de la cérémonie.

Points d'interrogation
En 1973, c'est au tour de Marlon Brando de refuser l'Oscar pour The Godfather, afin de protester contre la manière dont le cinéma américain traite les Indiens d'Amérique dans ses films. À sa place, c'est Sacheen Littlefeather, l'activiste pour la défense des droits civiques des Amérindiens, en costume traditionnel apache, qui prend la parole et ignore la statuette tendue par Roger Moore. Le cas Katharine Hepburn est moins un boycott qu'une forme de désintérêt pour l'événement. En effet, l'actrice, recordwoman des statuettes, n'a jamais assisté à une cérémonie des Oscars.
Woody Allen, nommé une vingtaine de fois aux prix du meilleur scénario, meilleur film ou réalisateur, n'est jamais venu à aucune des cérémonies des Oscars, sauf en 2002, quelques mois à peine après l'attaque terroriste du 11-Septembre.
En 2005, Wajdi Mouawad refuse le Molière que le milieu du théâtre de France voulait lui décerner dans la catégorie «meilleur auteur francophone vivant». Il a ainsi voulu protester contre l'indifférence des directeurs de théâtre à l'égard de la création.
En 2007, Julien Gracq, en déclarant vouloir échapper à la médiatisation, est soupçonné d'avoir manigancé un coup publicitaire en refusant le prix Goncourt pour son roman Le rivage des Syrtes.
En 2016, Alain Saadé, l'acteur du film Film kteer kbir, s'exprime au nom du metteur en scène libanais Mir-Jean Bouchaya, devant une assemblée interloquée, pour refuser le Murex d'or 2016. Leur prise de position commune est venue en réponse à la corruption qui ronge le monde du cinéma, de la politique et la vie de tous les jours. À la question: Y a-t-il une solution?, il assène: «Nous n'avons pas de réponses, mais que des points d'interrogation sur une société qui tire les bénéfices de la corruption et la dénonce en même temps.»
Quel est le point commun entre tous ces défenseurs de la liberté? Une notoriété confirmée, un talent certain, une reconnaissance du public, mais qui ne se traduit ni par des statuettes en or, bronze ou autre métal, ni par un habit vert, une épée ou un siège, mais par un courage et une volonté de se tenir debout et d'assumer leur indépendance, celle dont ils ne peuvent se défaire pour être ce soldat fidèle au rang, servile et appliqué, sans aucune étoile épinglée à leur blason, mais dorée par le public.

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