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Un sultan aux pieds d’argile

Quelle Turquie, quel Moyen-Orient après l'échec – plus pitoyable que fracassant – de la tentative de putsch du 15 juillet ?

Au plan intérieur, c'est incontestablement un Recep Tayyip Erdogan plus fort qui émerge de la folle équipée, dont même l'opposition n'a pu que désavouer en effet les auteurs. Plus fort, oui, mais peut-être pas complètement à l'abri de surprises autrement plus mauvaises que celle qu'il a lui-même saluée comme un don du Ciel. Pour venir à bout du virus putschiste, c'est à une purge massive que le président turc soumet, pêle-mêle, l'armée, la police, la magistrature et l'administration de son pays.

Ce remède de cheval vise en grande priorité les partisans du prédicateur Fethullah Gülen. De son exil de Pennsylvanie, ce prédicateur dirige en effet un dense réseau d'écoles, d'ONG et même d'entreprises commerciales, ce qui lui vaut une notable audience : c'est donc sur son propre terrain, le conservatisme islamiste, que fait concurrence à Erdogan un courant se disant authentiquement modéré, lui, et qui dénonce sans relâche la corruption, le népotisme et les dérives autoritaires de l'apprenti sultan. Parce qu'il ne peut se permettre de décapiter carrément l'armée à l'heure où le feu fait rage aux frontières et où le pays est en butte à la guérilla kurde et aux attentats terroristes, ce n'est sans doute que dans une étape suivante que le régime pourra s'attaquer aussi aux kémalistes laïcs, encore nombreux au sein de la Grande Muette. Et qui n'ont probablement pas apprécié, pour leur part, les pénibles scènes de lynchage de militaires sur la place publique.

En commençant par le plus près, l'homme qui menace de faire pendre ses ennemis doit amadouer une Europe absolument intraitable sur la question de la peine de mort, bannie en 2004 par la Turquie au moment où elle frappait à la porte de l'Union. Dans l'épreuve de force qui se dessine, Ankara ne manque pas toutefois de moyens de pression ou de représailles ; quitte à enterrer ses rêves d'adhésion, elle pourrait revenir en effet sur le récent accord par lequel elle se chargeait miraculeusement (en échange, il est vrai, d'une généreuse compensation financière) de faire barrage au flot de migrants se déversant sur le Vieux Continent.

La même intransigeance peut être observée à l'échelle de l'Otan, club militaire dirigé par les États-Unis et dont l'Américain John Kerry rappelait lundi que tout membre est censé avoir de bonnes manières, en fait de libertés publiques. Mais là aussi la Turquie ne manque ni d'arguments ni d'armes de chantage. L'armée turque est une des plus puissantes de l'Alliance atlantique, dont elle défend le flanc oriental ; et elle est le seul pays musulman de cette coalition qui, autrement, serait strictement occidentale, pour ne pas dire chrétienne. Dès lors, l'Otan serait fort embarrassé si, poussés à bout, les Turcs faisaient seulement mine de se retirer de l'Otan, comme les y pousse d'ailleurs la Russie.

Last but not least, le contentieux turco-américain vient de s'alourdir spectaculairement. De coups fourrés entre alliés (on pense notamment au soutien qu'apporte Washington aux rebelles kurdes de Syrie), on est ainsi passé à une véritable crise de confiance. Des allusions à peine voilées quant à des sympathies américaines pour les putschistes ont été formulées ; des rumeurs sur le rôle trouble qu'aurait joué la base aérienne US d'Inçirlik ont circulé dans les cercles proches du pouvoir turc ; et surtout, les États-Unis ne semblent pas près de répondre favorablement à l'exigence d'extradition de Fethullah Gülen.

De son fauteuil où il se carre plus confortablement que jamais, ce n'est guère une vue de rêve sur l'extérieur qu'a, en vérité, le sultan Erdogan.

Issa GORAIEB
[email protected]


Quelle Turquie, quel Moyen-Orient après l'échec – plus pitoyable que fracassant – de la tentative de putsch du 15 juillet ?
Au plan intérieur, c'est incontestablement un Recep Tayyip Erdogan plus fort qui émerge de la folle équipée, dont même l'opposition n'a pu que désavouer en effet les auteurs. Plus fort, oui, mais peut-être pas complètement à l'abri de surprises autrement...