À la sortie d'une conférence, un journaliste m'a demandé : En un mot. Comment voyez-vous la situation économique au Liban ? Je lui ai répondu : En un mot, bonne.
Tout va bien. Cessons de râler. Les profits consolidés des banques libanaises pour l'année 2015 sont 1,9 milliard de dollars. Le chiffre de 1,9, c'est précis. Ce n'est pas 2 milliards. Ce n'est pas un chiffre rond. Si c'était 2 milliards, on aurait eu des doutes. Ce chiffre prouve que les calculs ont été faits au 100 millionièmes près. C'est clair et crédible. Ensuite, ils se sont enfin mis d'accord sur le partage des revenus provenant de l'exploitation du gaz maritime souterrain. Ils, ce sont eux, les membres de la féodalité politique et confessionnelle, les chefs de clan. Ceux qui trinquent, et quand ils trinquent, cela bascule nécessairement vers nous. C'est le principe du basculement par le haut. Enfin, pour couronner le tout, ils ont prolongé, loin des médias (un excès de bonnes nouvelles, comme tout excès, peut être nuisible), le contrat de production d'électricité par le navire turc pour deux années supplémentaires. Deux années seulement. Cela prouve qu'on baigne dans l'optimisme. C'est la moitié de la durée autoprorogée des députés. C'est un message que dans deux ans, nos usines réhabilitées seront capables de couvrir en électricité tout le territoire libanais.
Pour bien apprécier jusqu'à quel point tout va bien, il faut prendre du recul. Imaginez qu'on est en 1990 juste après le survol des avions de combat syriens du palais de Baabda et de la catastrophe qui en a résulté. Imaginez que je vous ai dit alors qu'un jour viendra où les actifs des banques libanaises vont dépasser les 170 milliards de dollars alors qu'ils étaient à cette époque à peine un milliard ; qu'on va trouver du gaz et du pétrole sur nos côtes, alors qu'on manquait d'eau et d'électricité, et que les déchets étaient partout ; que le Liban occupera la Syrie et celui qui est chassé du palais de Baabda va y retourner... Vous aurez sans doute pensé, à juste titre, que je suis devenu fou.
Un peu gêné, le journaliste me posa alors la question clichée, celle qu'on pose pour clore la conversation : qu'est-ce que vous voulez dire aux gens ? Aux gens ? C'est la saison d'été. Qu'ils prennent du plaisir. Qu'ils aillent à la plage. Ils peuvent payer 300 dollars pour une journée en famille. Ils pourront bénéficier d'une piscine privée, d'un air privé et d'un soleil privé. Ils peuvent se le permettre, le Liban est à court de liquidité pour l'instant, mais il est solvable. Il attend selon les experts 200 milliards de revenus du pétrole et du gaz. 200 milliards divisés par 4 millions d'habitants, c'est 50 000 dollars par tête. Après tout, les ressources gazières appartiennent au peuple. Et si tu ne peux pas avancer 300 dollars pour une journée de plage, c'est la faute à pas de chance, ce n'est pas la faute du système.
Voyant que je commence à divaguer, le journaliste s'est exclamé : Mais il n'y a pas de travail, comment voulez-vous qu'on dépense de l'argent ? Et de poursuivre : Selon les statistiques, 30 % des sociétés ont déjà mis la clé sous la porte. Près de 35 % d'entre elles ne peuvent plus tenir jusqu'à la fin de l'année. Et celles qui restent sont en train de licencier leurs salariés par dizaines. Ces derniers ne sont plus capables de payer les échéances de leurs dettes. Les jeunes ne trouvent pas d'opportunités de travail. Ils n'ont d'autres choix que d'immigrer, de faire la guerre, de devenir fonctionnaires ou de tourner en rond, pour cogiter leur inutilité. Les fonctionnaires, quant à eux, n'arrivent plus à boucler leur fin du mois et demandent des augmentations. En 2005, nous avons cru que les Syriens se sont retirés du Liban. Nous voyons qu'ils sont toujours là, encore plus nombreux, si bien qu'on ne sait pas qui occupe qui ou quoi. Et d'ajouter une formule apprise par cœur, ce genre de formule passe-partout qui est censée impressionner l'interlocuteur : 50 % de jeunes au chômage, 50 % de pauvres, 50 % de la population constituée de migrants syriens.
Je le coupe : Tous ces gens-là n'ont rien compris. Et là aussi, ce n'est pas la faute du système, c'est leur faute, ils n'ont pas pu s'adapter aux circonstances post-Taëf. Moi je connais des boutiques sans clientèle, qui ne réalisent pas de ventes, mais qui sont en train de faire des profits faramineux et de payer des impôts énormes. Je connais aussi des fonctionnaires, voire des employés du secteur privé ou des entrepreneurs qui sont partis de rien et qui ont aujourd'hui des milliards, parce qu'ils ont vu avant les autres, comme ils disent. Ils ont tellement d'argent que les banques ne sont plus capables de les déposer dans des comptes bancaires. Ils investissent alors dans les œuvres d'art, dans ce qu'on appelle l'art contemporain. Ils ouvrent même leurs propres galeries secrètes. Avec les nouvelles réglementations internationales sur les transferts bancaires, nous remarquons un véritable engouement pour l'art et la culture au Liban.
Là, je pense que dans la tête du journaliste, j'ai dépassé les limites de la bienséance. D'un air volontairement sarcastique, il m'a lancé : tu es un élément subversif, et il s'en est allé, en répétant à voix basse subversif, nuisible, destructeur.
Subversif ? Moi ? Ce n'est pas moi qui suis subversif. Le système, si. Quand le système est bâti sur l'inégalité, la corruption, l'indifférence devant la pauvreté et la souffrance, sur l'accumulation d'avoir pour une petite minorité et l'accumulation de désespoir pour tous les autres, il est nécessairement subversif. Quand le système retire le droit d'accéder à la mer pour tous ceux qui n'ont pas d'argent, quand il ignore les droits fondamentaux des gens à l'éducation, à l'hospitalisation, à l'habitation, à la justice, quand tout est question de marchandage et de prix, même les offices publics, le gouvernement et le Parlement, le système est par essence subversif. Quand il est basé sur le partage des ressources naturelles communes entre les chefs des tribus communautaires en toute opacité et sur le gaspillage des ressources humaines à travers le retrait du droit de rêver et de vivre dans la dignité pour les jeunes, le système est fondamentalement subversif. Et la destinée d'un tel système subversif est la succession de crises jusqu'à son effondrement.
Comment voyez-vous la situation économique en un mot ? En un mot, bonne. Et en deux mots : En deux mots, pas bonne. C'est ainsi qu'a répondu Gorbatchev à une journaliste qui l'interrogeait sur la situation économique de l'URSS avant son implosion.


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11 h 43, le 17 juillet 2016