Le Liban, petit pays de 10 452 km2 dans une région perturbée, permet de comprendre avec le plus d'envergure la dimension humaine des migrations et aussi tous les risques pour l'identité nationale.
Submergé autrefois par le flux de réfugiés palestiniens, et aujourd'hui par plus de 1 500 000 déplacés syriens, son cas, absolument unique dans le monde, peut être fatal pour un pays qui a cultivé au quotidien la culture de convivialité. La perturbation peut tuer l'âme d'un peuple.
Le Liban est terre d'accueil, refuge de peuples assoiffés de liberté, ouvert à toutes les religions, cultures et appartenances, au carrefour de l'Orient et de l'Occident, passage au cours de son histoire de tous les conquérants, arène d'affrontements internationaux et régionaux...
Et pourtant, il en est qui parlent de guerre civile à propos de ce qui s'est passé au Liban en 1975-1990 ! Guerre civile ? Le Liban est le pays où tout se dilue dans l'accommodement à outrance, où tout est objet de compromis jusqu'à même la compromission sur les fondements les plus élémentaires de l'État de droit.
Lakhdar Ibrahimi, émissaire de l'Onu, dit aux Irakiens, le 14 février 2004 : « S'il y a un pays dans la région où on ne peut imaginer qu'il puisse y avoir une guerre civile, c'est bien le Liban... ». Et pourtant, il y eut des guerres (au pluriel), dont en partie guerre civile, des « Guerres pour les autres », selon le célèbre ouvrage de Ghassan Tuéni.
Le Liban a une faculté extraordinaire d'intégration, et aussi de désintégration et de ré-intégration ! Le terme de libanisation, utilisé d'abord dans le sens de fragmentation et de cas impossible, a fini par signifier aujourd'hui le retour à l'unité. Il prend à nouveau son sens positif avec l'émergence de courants de fanatisme dans le monde arabe, d'exode et d'espace identitaire. La région arabe se trouve aujourd'hui confrontée à cette alternative : libanisation dans le sens du vivre ensemble, ou sionisation, c'est-à-dire rupture du patrimoine arabe religieux et culturel de pluralisme en faveur d'espaces identitaires conflictuels et cloisonnés.
Compromis et compromission
Le Liban jouit d'une forte capacité d'intégrer, d'assimiler, de s'adapter à tout ! C'est sa grandeur. C'est aussi source de tous les dangers, s'il ne pratique pas la vertu de prudence. Cette forte capacité d'intégration fait aussi que tous les intrus qui ne comprennent pas sa spécificité, qui ne respectent pas cette spécificité, qui agressent cette spécificité, sont finalement eux-mêmes éjectés, on ne sait pas par quel miracle, ou changement de conjoncture.
Les Palestiniens, à la fois fortement intégrés dans le tissu libanais et qui rêvent de retour, quand ils ont brandi le slogan : « La route de Palestine passe par Jounieh ! », ce fut le début du leur éjection, en tant qu'éléments armés, du Liban.
C'est aussi le cas des Israéliens à l'origine de tous les conflits dans la région. Quand ils ont occupé le Liban, domestiqué une armée du Liban-Sud, rêvé que le Liban pourrait être partagé... leurs plus profonds déboires ont commencé.
Ce fut aussi le cas du régime syrien qui a exercé un jeu subtil et tragique au Liban et pratiqué la domination avec des collaborateurs contraints ou serviles. L'armée syrienne a finalement plié ses bagages en toute hâte, à la suite de l'attentat militaire terroriste contre le président Rafic Hariri et son convoi, dans une sorte d'expulsion spontanée. William Quant écrit en 1980 : « Le Liban est un maître sévère... » On ne joue pas impunément avec le Liban.
Par tempérament et tradition, il est toujours possible au Liban de parvenir à un compromis. N'y a-t-il pas cependant une limite à l'accommodement, limite au-delà de laquelle le système est menacé d'effritement ? Le philosophe libanais René Habachi (1913-2003) exprime le mieux la capacité du Liban, source de bonheur et aussi de malheur, à accueillir, des fois sans assez de prudence. Sous le titre : «Le Liban », il écrit :
À tous ceux qui sont venus
Lui demander l'asile ou le confort,
Ce pays n'a jamais su dire non.
Parce que sa montagne
Était une défense,
Il a dit oui à tous les éprouvés.
Parce qu'il était religieux
Il a dit oui à toutes les prières.
Parce que ses frontières
Sont étendues et non contrôlables
Il a dit oui.
Par indulgence, par générosité,
Et pour rendre à chacun
La tendresse de la vie,
Il a dit oui.
Par faiblesse aussi,
Dans certains cas,
Il a dit oui.
Et cela lui a fait
Un visage étrangement humain,
Terre et Ciel mélangés,
Boue et lumière en osmose.
Si bien que le oui
Est devenu
Son incarnation
La plus personnelle.
Le rempart des valeurs nationales fondatrices
Le patrimoine culturel d'un pays est le rempart contre la détérioration de l'identité nationale. Accueillir, intégrer, mais toujours dans le respect des valeurs fondatrices d'une nation.
Quand des peuples européens et occidentaux en général refusent de reconnaître leur patrimoine culturel chrétien, au sens culturel, il faudra s'attendre à une vacuité que des organisations idéologiques vont combler auprès d'une nouvelle génération assoiffée de sens.
Au début des guerres au Liban en 1975-1990 une formation partisane chrétienne propageait une idéologie incompatible avec la culture du Pacte libanais. Une formation musulmane partisane propage, depuis les années 1980, un discours et des pratiques incompatibles avec les mœurs du Libanais moyen... Tous les rêves d'homogénéité et de supériorité finissent par se fracasser au Liban. À un coût certes élevé !
Des aventuriers, des parieurs et des manipulateurs poursuivent une hégémonie camouflée ou par procuration... Ce qu'il faut : une profonde culture libanaise de prudence dans les relations extérieures, une mémoire collective et partagée, et l'enracinement des valeurs fondatrices du Liban.
Antoine MESSARRA
Membre du Conseil constitutionnel


On doit s'ennuyer grave au conseil constitutionnel... Par intrus , vous avez aussi compter que le pays de l'usurpation en fait partie ou non ?
09 h 58, le 23 juin 2016