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Nos lecteurs ont la parole - Abdel Hamid El-Ahdab

L’arabisme de Clovis Maksoud l’avait précédé dans la mort

Clovis Maksoud.

La mort de Clovis Maksoud a pris, dans la presse libanaise, une importance bien plus grande que celle qu'elle mérite. De grands écrivains, tels que Samir Atallah, lui ont consacré leur article hebdomadaire, ainsi qu'une pléthore d'autres dans tous les journaux de notre beau pays, si bien que les gens ordinaires qui ne lisent pas d'ouvrages de philosophie et ne connaissent pas les grands noms de l'arabisme ont cru à la mort d'un prophète.
En vérité, la mort de Clovis Maksoud n'est pas un événement ordinaire. Lui-même n'était pas un homme ordinaire. Il avait voué à sa passion panarabe toute sa vie, mais son arabisme n'était pas, en toute modestie, le mien. Nulle place, nulle importance n'y étaient données à la liberté !
On aurait pu mentionner ce fait. On s'en est abstenu pour verser dans la dithyrambique, mais sucre en surdose du thé le rend indigeste. Taha Hussein le disait et le répétait en faisant allusion aux éloges et aux louanges.
Clovis Maksoud était un penseur mais aussi un diplomate de l'arabisme, ce qui mérite d'être souligné. Il connaissait parfaitement la langue anglaise et y excellait autant que dans la langue arabe. Il est mort sans s'être sali les mains avec l'argent des princes et des riches. Il est demeuré riche par sa pensée et ses relations arabes et internationales, lesquelles représentaient pour lui le plus grand trésor au monde.
Ses rapports avec la presse mondiale et les universités, les penseurs et les hommes politiques étaient en effet sa grande richesse. Je me rappelle les jours où le journal al-Nahar avait été privé de publicité en vue de le mettre en faillite. Ce fut l'idée d'un certain Zahi Boustany, haut gradé de la Sûreté générale à cette époque, ce journal étant devenu un véritable cauchemar pour Sleiman Frangié. Zahi Boustany avait justifié son idée diabolique en la présentant comme une alternative à l'élimination physique de Ghassan Tuéni. L'ombre de la faillite avait envahi le journal. J'étais dans le bureau de ce dernier et déployais mes modestes efforts en vue de l'aider à faire face à cette campagne. Le téléphone sonna tout à coup. C'était Clovis Maksoud qui appelait de Washington pour proposer à Ghassan Tuéni de subvenir à la situation pécuniaire du journal en tenant des conférences dans trois universités américaines, conférences qui lui assureraient des rentrées énormes qui seraient entièrement versées au journal. Telle était la fortune de Clovis Maksoud, celle constituée par ses relations avec les universités, les médias, les grands penseurs et les grands hommes de ce monde.
Mais il aurait été plus sage, pour ceux qui ont forcé l'éloge de Clovis Maksoud, d'aborder deux points qui méritent d'être mentionnés à son sujet :
1. Celui concernant sa défunte épouse, Hala Malek Salam.
2. Celui concernant Monah el-Solh, l'imam de l'arabisme conciliateur qui n'a bénéficié que du dixième des louanges, encensements et glorifications à la mémoire de Clovis Maksoud.
L'arabisme de Clovis Maksoud est celui qu'arboraient les pays arabes à leur sortie de l'Empire ottoman. Ceux qui en avaient conçu l'idée étaient un grand nombre de musulmans et un nombre encore plus important de chrétiens qui recherchaient une solution définitive et « civilisée » à leur condition de « protégés », de « Ahl al-zemmat ». Cette idée exaltante commençait à prendre son essor lorsqu'une cause a jailli, qui est celle de la Palestine. L'arabisme a alors signifié « Palestine » et « Palestine » a signifié « arabisme ».
Cinq hommes ont ancré l'arabisme dans les esprits : Michel Aflak, Monah el-Soh, Georges Habache, Clovis Maksoud et Sateh al-Hosri. Monah el-Solh n'incluait pas de religion dans son arabisme mais il respectait la religion musulmane. Michel Aflak et Georges Habache ont fait de l'arabisme un islam, le cœur de l'arabisme devant être l'islam et son leader devant être le Prophète Mahomet. Michel Aflak s'était converti à l'islam à la fin de sa vie et avait été enterré selon le rite musulman. Sateh al-Hosri (irakien) avait, seul, posé les jalons intellectuels d'un arabisme bâti sur la laïcité et il était naturel qu'il s'oriente sur la voie tracée par Nasser, mais Mohammad Hassanein Haykal, qui était un réel associé politique de ce dernier et qui savait qu'il ne pouvait y avoir qu'une place auprès du raïs, a craint pour son pouvoir et a éloigné Clovis Maksoud, qui a été relégué à la bibliothèque des Maaref du Caire.
Le diplomate Nassif Hitti, précédemment ambassadeur de la Ligue arabe à Paris, était un homme intelligent, instruit et spirituel. Il accompagnait Clovis Maksoud dans ses déplacements diplomatiques et s'amusait à le présenter en l'affublant du nom de « Mohamed Noureddine Maksoud al-Islam ».
Sur le grand trajet de la vie de Clovis Maksoud, un long intermède doit être consacré à rendre hommage à sa femme qui l'a épousé en défiant beaucoup de valeurs désuètes. Hala Malek Salam n'était pas une jeune femme puis une dame comme les autres. Elle était belle et elle appartenait à l'une des plus grandes familles musulmanes. Sa mère était Chafica Rachid Karamé et toutes les portes lui étaient ouvertes qui donnaient accès à la richesse, au confort et au luxe ; mais elle n'aimait, depuis sa plus tendre enfance, que les livres et la lecture, et ne cherchait qu'à rencontrer des intellectuels et des penseurs.
Son monde n'était pas celui des danses, des grandes tenues de soirées, de la fréquentation des fils de famille. Il était celui de la culture, de la lecture des œuvres des intellectuels et penseurs, alors même que son immense beauté la poussait vers une orientation tout à fait contraire.
Elle avait rencontré Clovis Maksoud et avait trouvé en lui le penseur engagé qu'elle recherchait. Elle jouissait en plus d'une très forte personnalité qui l'avait aidé à faire accepter et bénir par Malek Salam, Rachid Karamé et Saëb Salam son mariage, celui d'une musulmane avec un chrétien... Elle devint la compagne de Clovis dans tous ses périples diplomatiques, intellectuels et politiques, et ce furent là les meilleurs jours de la vie de chacun d'eux. Mais la maladie traîtresse a interrompu la croisière du bonheur qui n'était pas ordinaire. Ceci au sujet de Hala Malek Salam.
Monah el-Solh était, lui, un penseur au rang des plus grands. Il avait concentré ses efforts sur l'arabisme et rédigé des ouvrages et études, puis tenu des conférences sur cet arabisme qu'il défendait et qui ne comportait pas de religion, mais respectait l'islam. Il avait un grand charisme et n'était pas d'accord avec Nasser, mais peu ou plus avec le Baas. Il était partisan du slogan : « Le parti du gouverneur ou le parti gouvernant » pour faire la différence entre Abdel Nasser et le parti Baas.
Monah el-Solh était le penseur, et Riad el-Solh et Takieddine el-Solh étaient les « politiques » de la famille el-Solh. Monah bey était un sommet de la culture, mais son arabisme n'était pas le mien parce que la liberté n'y avait pas sa place et que nulle importance ne lui était donnée. Monah el-Solh méritait de son vivant bien plus que ce qui lui a été donné. Il méritait au moins le quart des louanges servies à Clovis Maksoud. Sa maladie l'avait paralysé un long moment et il en avait profité pour lire la totalité des ouvrages de la Bibliothèque arabe.
Je dis à ces grands penseurs que leur arabisme est celui fondateur de l'arabisme de jadis. Il est mort lorsque nul d'entre eux n'a élevé la voix quand Abou Ayad a dit que « le chemin de la libération de la Palestine passe par Jounieh et Ouyoun as-simane », lorsque nul d'entre eux n'a écrit un traître mot quand ont éclaté les révolutions dans le monde arabe, révolutions qui ont montré que l'arabisme de jadis renfermait un despotisme, faisait régner les « moukhabarats », foulait aux pieds la dignité humaine, pour dire que cet arabisme était vidé de toute liberté.
Dieu ait pitié de Clovis Maksoud, Hala Salam et Monah el-Solh. Ils avaient, chacun, leur histoire, mais cette histoire péchait par beaucoup d'imagination, d'orgueil, de condescendance et d'intellectualisation.

Abdel Hamid EL-AHDAB
Avocat

La mort de Clovis Maksoud a pris, dans la presse libanaise, une importance bien plus grande que celle qu'elle mérite. De grands écrivains, tels que Samir Atallah, lui ont consacré leur article hebdomadaire, ainsi qu'une pléthore d'autres dans tous les journaux de notre beau pays, si bien que les gens ordinaires qui ne lisent pas d'ouvrages de philosophie et ne connaissent pas les grands noms de l'arabisme ont cru à la mort d'un prophète.En vérité, la mort de Clovis Maksoud n'est pas un événement ordinaire. Lui-même n'était pas un homme ordinaire. Il avait voué à sa passion panarabe toute sa vie, mais son arabisme n'était pas, en toute modestie, le mien. Nulle place, nulle importance n'y étaient données à la liberté !On aurait pu mentionner ce fait. On s'en est abstenu pour verser dans la dithyrambique, mais sucre en...
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