Retrieving Beirut ; c'est le titre d'une des expos, incluant plusieurs artistes, de Beirut Design Week, laquelle se déroule cette année sous le grand thème « Design and sustainability », design et le développement durable. « To retrieve » : récupérer ou refaire vivre, ressusciter, sortir de... Récupérer ce qui est sur le bord de s'effriter, de disparaître ; faire sortir des tréfonds. Faire sortir ce qu'il y a à l'intérieur de cette boîte noire ; ce qu'il y a d'enfoui mais peut-être de vivant. Voire de très vivant. Un maroquinier, un architecte, une designer, Johnny Farah, Youssef Haidar, Karen Chekerdjian, etc., travaillent leur imagination, la matière ; creusent les formes et la mémoire, tournent et retournent les images, les processus, pour faire jaillir une œuvre ; incarnée. Chekerdjian et Haidar sont tous deux habités par des images : du Sporting, de la Corniche, de bâtisses, vieilles demeures, tours dévorantes, de souvenirs de guerre, sous forme d'une artère, d'un lieu... Consubstantiels à la ville ou à notre lien à cette ville devenue « disgracieuse », comme le dit Karen Chekerdjian dans son petit film sur son rapport à Beyrouth ; « très disgracieuse mais très audacieuse ». Son Beyrouth à elle qu'elle traversait d'Est en Ouest à pieds, pour aller à l'école, quand il était scindé en deux, de son propre choix, non contesté par les parents. C'est peut-être bien cela l'appel de Beyrouth ; des hommes et des femmes qui veulent sans cesse relier l'Est et l'Ouest ; une rive et l'autre. À l'angle de ces rives, l'antre des francs-tireurs de jadis, transformé en Beyt Beyrouth, attend d'accueillir des visiteurs. Musée de la mémoire, érigé avant même que cette mémoire ait été revisitée ; filtrée – cela fait peut-être partie de l'audace de la ville. Un musée de la guerre particulier conçu par l'architecte Youssef Haidar, afin qu'elle y reste : au musée. Un musée sans armes, mais avec des trous, des lucarnes, des graffitis, tous d'origine. Un lieu de silence et d'introspection où des voix autres se font entendre ; comme dans le film muet et sans musique du même créateur, projeté dans le cadre de Retrieving Beirut ; avec seul le bruit du vent qui souffle sans cesse et des images qui se superposent sans pause.
Haidar a choisi de capturer la ville non pas dans sa langueur, mais dans ses orages, dans sa fragmentation ; néanmoins colorée – par ses soins. Avec quelques clichés de femme en rouge qui ne sont pas sans rappeler le film Hamasat de Maroun Baghdadi ou Nadia Tuéni apparaît avec toute sa poésie dans un manteau couleur sang dans la ville en ruine. L'appel de Beyrouth est un peu comme celui de cette silhouette rouge ;
mercure insidieux ; l'appel d'un amour qui ne vous lâche pas. « Si j'ai quitté l'Égypte, l'Égypte ne m'a jamais quitté , dit Tobie Nathan à propos de son roman Ce pays qui te ressemble. Ainsi, pendant que les designers s'emploient à récupérer à leur manière, cette ville qui leur ressemble, d'autres imaginent et lancent « l'appel de Beyrouth pour une Méditerranée du vivre-ensemble ». Ceci aussi est du design. Sous le mot design, les Anglo-Saxons englobent le « design thinking » et non seulement la conception de produit. Ces designers penseurs, fédérés sur une initiative de l'ancien député Samir Frangié, eux aussi cherchent à récupérer Beyrouth et « le modèle pluraliste du vivre-ensemble (terriblement menacé), que les peuples du bassin méditerranéen ont su mettre en place au long des siècles, à travers leurs cultures et leurs modes de vie ».
Le mois de mai a vu éclore Beirut Madinati ainsi que plusieurs initiatives de « vivre-ensemble » qui tentent de ramener quelque chose à la vie dans un pays qui s'essouffle : Zeina Daccache avec sa pièce Johar jouée entre les murs de la prison de Roumieh, plusieurs jours durant devant un public venu nombreux, œuvre pour ramener les prisonniers, dits « malades mentaux », à la vie et éventuellement hors les barreaux ; et à créer un pont entre humains de part et d'autre des barreaux dans une expérience théâtrale commune où il n'y a plus de labels prisonniers, malades, hommes libres. De même, Lina Abyad, dans sa pièce Bass bhebbik dans un espace intimiste où le spectateur côtoie l'acteur, veut ramener à la vie et à la parole les femmes violentées. L'architecte Adib Dada, de son côté, entreprend de ramener le fleuve de Beyrouth à la vie à travers son projet pilote Beirut River 2.0, exposé dans le cadre de Beirut Design Week, visant à améliorer les conditions de vie des communautés résidant de part et d'autre du fleuve.
Le fleuve de Beyrouth et le cours dévié de toutes ces existences maltraitées peuvent-ils cependant couler tranquille illico, sur une simple injonction ? Beirut River 2.0 a recours à la biomimétique, une approche qui s'inspire des cycles et des matières observées dans la nature. Le design est comme la nature, affaire de processus et de transformation. De maturation, quand bien même il émerge de l'ordinaire, des matériaux du quotidien et au départ d'une intuition. « L'objet ne naît pas seulement d'une idée ou d'un concept, écrit Karen Chekerdjian. C'est dans l'interaction, l'échange, les gestes qu'il s'élabore. » Seuls l'implication et le temps passé ensemble permettent l'émergence d'orientations nouvelles. À condition que l'envie soit là. Et si l'on faisait du « design thinking » pour « retriever » Beyrouth ?

