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La contre-mémoire

À plus d'un titre, le vote, jeudi, par un Bundestag quasi unanime, d'une résolution évoquant en toutes lettres le génocide arménien mérite d'être salué.

Tout pas nouveau vers une large reconnaissance internationale de cette horrible tragédie est en soi le bienvenu. Et il est encore plus appréciable quand, par son timing comme par ses implications, il entraîne des risques, tant socioéconomiques que politiques, pour son auteur : quand le souci de vérité historique l'emporte, pour une fois, sur les intérêts mal compris des États. Tel est bien le cas de l'Allemagne qui, après avoir fait son mea culpa sur la Shoah, semble admettre aujourd'hui une part de responsabilité passive dans le génocide perpétré il y a 101 ans par son allié de l'époque, l'Empire ottoman, où le Kaiser avait dépêché en effet des légions de conseillers militaires.

La République fédérale n'abrite actuellement sur son territoire que quelques milliers d'Arméniens ; elle compte, en revanche, deux millions d'immigrés turcs, auxquels s'ajoutent autant de citoyens allemands d'origine turque. Cette même Allemagne a été le promoteur du récent accord turco-européen qui a eu pour effet d'endiguer l'afflux de migrants vers le Vieux Continent. Elle n'avait donc aucune raison impérieuse de provoquer la colère d'Ankara, qui menace maintenant de rouvrir les vannes de boat people si ses ressortissants n'obtiennent pas, de suite, libre accès à l'espace Schengen : exigence qui pourtant n'a aucune chance d'être satisfaite aussi longtemps que la Turquie ne se sera pas conformée aux normes européennes en matière de respect des libertés publiques.

Négationnisme viscéral, doublé de dérives dictatoriales : ce sont désormais deux pesants boulets que traîne le rêve européen d'Ankara. Le premier n'est guère nouveau, c'est vrai. Bien qu'innocente des crimes de l'ère ottomane, la Turquie moderne et républicaine n'a jamais cessé d'occulter la question du génocide, réduisant celui-ci à une simple, bien que navrante, conséquence de la guerre civile. Au fil des décennies, ce cruel trou de mémoire s'est trouvé élargi, bétonné, malgré les courageuses percées opérées par des intellectuels et des historiens nouveaux qui l'ont parfois payé de leur vie, de leur liberté ou encore de leur honneur.

En se parant (ridiculement, bien souvent) des oripeaux de l'empire révolu, Recep Tayyip Erdogan n'a certes pas hérité que des gloires ottomanes. Volatilisée, l'éphémère modération d'un islamisme turc naguère cité en modèle, en exemple à suivre pour les printemps arabes. Disparues, aussi, les velléités démocratiques d'un régime que l'on voit prendre prétexte de la législation antiterroriste pour jeter en prison ses détracteurs.

Dotée d'une puissante armée, chaînon important de l'Otan, la Turquie d'Erdogan n'est pas, techniquement parlant, l'homme malade que fut, à son déclin, l'Empire ottoman. Elle n'en souffre pas moins d'amnésie caractérisée. Et la paranoïa de ses chefs n'est pas pour adoucir le bulletin de santé.

Issa GORAIEB
igor@lorientlejour.com

À plus d'un titre, le vote, jeudi, par un Bundestag quasi unanime, d'une résolution évoquant en toutes lettres le génocide arménien mérite d'être salué.
Tout pas nouveau vers une large reconnaissance internationale de cette horrible tragédie est en soi le bienvenu. Et il est encore plus appréciable quand, par son timing comme par ses implications, il entraîne des risques, tant socioéconomiques que politiques, pour son auteur : quand le souci de vérité historique l'emporte, pour une fois, sur les intérêts mal compris des États. Tel est bien le cas de l'Allemagne qui, après avoir fait son mea culpa sur la Shoah, semble admettre aujourd'hui une part de responsabilité passive dans le génocide perpétré il y a 101 ans par son allié de l'époque, l'Empire ottoman, où le Kaiser avait dépêché en effet des légions de...