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Cinéma

La mémoire, ce passé au présent

Festival du film libanais

Au Festival de Cannes, l'Acid (Association du cinéma indépendant pour sa diffusion) favorise l'émergence d'auteurs parmi tant d'autres. « Tombé du ciel »*, premier long-métrage de Wissam Charaf, descend pour la première fois sur la croisette. Un film qui oscille entre deux mondes, le réel et le fantomatique, le loufoque et l'absurde.

Danny MALLAT | OLJ
02/06/2016

Après être passé pour mort dans une guerre civile qui a décimé le pays 20 ans plus tôt, Samir débarque dans sa ville natale pour retrouver ce qui reste d'une famille qu'il ne reconnaît plus. Prisonnier de son passé, il peine à composer avec un présent qui le rejette et devra confronter des personnages qui tournent en boucle.

Ces personnages enfermés dans une existence un peu risible le sont aussi dans un cadre que Wissam Charaf a choisi volontairement d'un format carré. « Un cadre, dit-il, qui limite les champs sur les côtés et oblige à aller en profondeur », ce que le réalisateur pousse le spectateur à faire, aller dans les profondeurs du refoulement, chercher en dessous et tenter de dénoncer une vie étriquée, celle des survivants de la guerre.

Samir, entré dans le cadre en titubant dans la neige loin du soleil, sera le seul qui arrivera à le franchir. C'est par une sortie de champ à la fin du film qu'il en ressortira en se plongeant dans l'eau vive, pour ses vertus purificatrices, son pouvoir à guérir, à effacer toute souillure et infraction du passé. Mais aussi, dit le cinéaste, à quitter un univers différent pour en rejoindre un autre meilleur.

 

Traitement différent
Le thème de la guerre civile est un thème récurrent chez les cinéastes libanais et Wissam Charaf, né en 1975, avoue avoir été marqué par ces années de conflits et de combats dont on ne sort pas indemne. Un héritage lourd qui pèse sur le quotidien du Liban d'aujourd'hui et dans le Liban contemporain du monde de l'art.

Wissam Charaf réussit à aborder cette thématique et à décrire un traumatisme collectif d'une façon décalée, en évitant la frontalité et le cliché de situations. Avec subtilité et élégance, le loufoque flirte avec le désespoir et la dérision édulcore un drame social sous-jacent. « Tombé du ciel n'est pas un film sur la guerre, avoue Wissam Charaf, mais un film sur la société marquée par la guerre, deux générations plus tard. Il a fallu beaucoup travailler le mélange entre rire et tristesse, burlesque et mélancolie. » Le traitement des retrouvailles, selon lui, peut être abordé soit par le rejet total, soit par l'acceptation et l'amour fou. L'intention du cinéaste était d'établir un équilibre et de se concentrer sur les vertus du « to care » (prendre soin, se soucier) et de ce qui reste comme humanité chez les personnages principaux comme un reliquat de l'enfance.

Prendre soin loin de l'autre, chacun à son tour dans un retournement de situations à un moment donné, est le fil ténu de la relation entre les deux frères qui au départ ont du mal à s'accepter. Dans un film extrêmement réaliste, viennent s'intégrer des éléments fantomatiques qui grignotent peu à peu la réalité. C'est ainsi que le personnage principal découvre tout doucement sa vraie nature et le spectateur avec lui.

 

Mémoire de l'oubli ou mémoire du souvenir
Si la vie et la conscience ont besoin de mémoire, encore faut-il ne pas en demeurer prisonnier en vivant dans le passé. L'oubli est de ce fait aussi important que la mémoire. Or les personnages de Wissam Charaf tournent en rond dans une mémoire d'avant-guerre, englués dans une petite existence absurde et comique.

Ils renvoient tous, selon le cinéaste, au cahier des charges du « fantôme ». Le père, qui semble être le seul à avoir oublié jusqu'à l'existence de son propre fils, tourne en rond dans ses mémoires d'avant-guerre et dans le passé de l'histoire du Liban, et surprend par moments en démontrant détenir seul la réalité. Celle d'un fils vraiment disparu. Omar tourne en rond dans son passé de leader, en ne sachant pas remonter son pistolet, Rami tourne en rond dans son ivrognerie et dans son désir de partir.

Ne pas oublier les morts est la dette de chacun à l'égard de ceux qui ont précédé. Un film à lectures multiples, composé de plusieurs strates. Un film qui avance masqué avec une veine caustique, puissante et sobre. En surface, un film à sketches, mais fondamentalement basé sur la fraternité, le passé, la guerre et son héritage, ponctué de détails et d'indications imprévisibles à déguster.

 

* « Tombé du ciel » de Wissam Charaf. En projection aujourd'hui jeudi 2 juin, à 21h30, sur les écrans de Cinemacity Beirut Souks, salle 4, dans le cadre du Festival du film libanais.

 

 

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