En période d'élections municipales, un travail laborieux est mis en chantier, celui du pointage. Il consiste à rassembler quelques villageois connaissant à peu près tout le monde et qui, par conséquent, peuvent prévoir le résultat des votes. Ils savent précisément qui va voter pour qui.
Candidate pour un siège au conseil municipal de Mtein, Metn-Nord, j'ai découvert ce phénomène que j'ignorais totalement. Je pensais jusqu'à présent que seuls les imbéciles ne changeaient pas d'avis. Je croyais naïvement que la décision du citoyen se ferait au fil des ans, en fonction de la performance des responsables. Mais je me trompais lourdement.
Chez nous, comme partout ailleurs au Liban, les règlements de comptes sont personnels. Ils sont surtout dictés par des vendettas individuelles, ne tardant pas à se transformer en petites guerres inutiles et futiles.
Rares sont ceux qui émettent des arguments logiques et scientifiques pour analyser ce qui a été réalisé et ce qui aurait dû l'être. Les élus sont responsables. Responsables des citoyens qu'ils ont entraînés derrière eux – je dis bien derrière eux – grâce à de multiples promesses qu'ils ne tiennent souvent pas. Alors comment se fait-il que ces mêmes responsables soient réélus ? Comment, malgré des promesses non tenues, peuvent-ils encore convaincre les électeurs ? Comment ces mêmes électeurs peuvent-ils faire glisser des listes inviolables dans les urnes ? Ce sont ces questions fondamentales que devraient se poser tous ceux qui, comme moi, ont perdu.
Notre liste ayant réussi à réaliser un score de 40 % face à une machine électorale adverse impitoyable, notre échec ne fut pas cuisant. Mais...
Ce 15 mai, lors des élections à Mtein, j'ai réalisé combien la bêtise occupait les esprits et combien la dépendance pouvait devenir le pire ennemi de l'homme.
J'ai réussi à départager les électeurs du Liban en groupes. Cela nous permettra peut-être de réfléchir à des solutions.
1. Il y a les amis et la famille. Ceux-ci votent sans réfléchir parce qu'ils aiment, parce que leur décision est dictée par le cœur. Parce qu'ils connaissent un tel ou une telle depuis l'enfance. Parce qu'ils ont vu le grand homme téter le sein de sa mère. Parce qu'ils l'ont vu grandir, parce qu'ils ont joué avec lui sur la place du village. Parce que c'est le cousin, le frère, le copain. Parce que finalement, s'il est élu, il pourra toujours leur faire une petite tape sur l'épaule. C'est si important de taper quelqu'un sur l'épaule ! Le meilleur outil thérapeutique qui soit.
2. Il y a aussi ceux qui ont peur. Ceux-ci ont commis une infraction, transgressé la loi. Le grand homme use alors avec force de son abus de pouvoir. Si tu ne votes pas pour moi, je ferai « descendre le ciel sur ta tête ». L'électeur devient alors un petit gaulois craintif et pleurnicheur, il perd sa dignité et son honneur parce qu'il a peur. Peur qu'on ne lui détruise le mur qu'il a construit, l'escalier qui dépasse de quelques centimètres ou encore les tuiles qu'il a savamment posées l'une après l'autre avec soin sur son toit.
3. Et puis il y a ceux qui ont des intérêts personnels. Égoïstes manipulateurs essayant de jouer sur l'affect des uns et des autres. Le grand homme a décroché un job à mon fils, a assuré un poste respectable à ma fille. Je ne manque de rien, dès que je suis dans le besoin, il me refile quelques billets pour que je puisse tenir jusqu'à la fin du mois. Comprenez-moi, vous auriez fait pareil si vous étiez dans ma situation !
Et enfin, il y a les esprits libres. Ils ne font pas partie de l'énumération ci-dessus parce que justement ils sont libres. Ce ne sont pas des numéros, ni des suivants. Je les imagine purs et fiers, ouvrant grand les bras, levant la tête vers le ciel, respirant l'air pur de la montagne. Une vraie bouffée d'oxygène. Ce sont ceux qui ne craignent rien. Ceux qui ont des principes, de grandes valeurs. Ceux qui osent regarder dans les yeux le grand homme qui les menace, ceux qui le défient. Ceux qui croient en un avenir meilleur, ceux qui veulent déraciner la corruption pour planter des oliviers et des chênes !
La place de mon village est une des plus belles places du pays ! Elle est devenue un vaste parking où des véhicules agonisants dorment des journées entières. La verdure s'étouffe tant la poussière des chantiers s'incruste dans les branches et les feuilles des quelques arbres restants. Les petites ruelles ressemblent à des bidonvilles incolores. Le béton nargue le patrimoine architectural, terne, livide comme un cadavre. Les ruines de quelques sites historiques se disloquent, abandonnées, chétives. L'eau a un goût de rouille qui rouille les esprits. Les vieux sont tristes, ayant connu des jours meilleurs. On n'entend plus le rire des enfants ! On tue les cigognes dans mon village ! On assassine la beauté !
Nous avons des devoirs, exigeons nos droits ! C'est nous et nous seuls qui pouvons changer les choses. Il n'est jamais trop tard ! Nous, à l'ombre des chênes, nous sommes là, vigilants et alertes. Nous allons ouvrir un grand chantier, nous mettre au travail, sans rancune, sans rancœur. Ignorons le négativisme. Ouvrons-nous vers l'avenir pour rendre à Mtein sa gloire d'antan...


La modestie devrait être aux hommes ce que la religion est à Dieu....
12 h 06, le 27 mai 2016