Le centenaire de l'accord dit Sykes-Picot a fait beaucoup de bruit ces derniers jours, nous plongeant, entre analyses et documentaires, dans la période fondamentale de la création du Grand Liban. Notre pays est né de la rencontre d'un porte-plume et d'une équerre sur les oripeaux de l'Empire ottoman. Par endroits, surtout à la frontière avec la Syrie, l'encre a manqué et le tracé est resté incertain. Mais le résultat est là. Ce bout de territoire n'est pas tant une terre qu'une idée. Une belle idée française qui répond au désir commun, exprimé par des chrétiens et des musulmans de cette contrée, d'avoir un État autonome. D'ailleurs, sa dimension elle-même est symbolique, 10 452km2, rappelons-le, et sans ressources naturelles d'aucune sorte, sinon une miraculeuse autosuffisance en eau dans une région envahie par le désert. Avec cela une population effervescente, toujours prompte au soulèvement. On imagine la grimace du parlementaire Mark Sykes, probablement flegmatique et dédaigneux des gesticulations inutiles. Fume-t-il la pipe ? S'il le fait, c'est le moment où il la tapote, à peine impatient, contre sa chevalière. Il marmonne : « Ces barbares ne jouent même pas au cricket. » Dix jours avant cette rencontre secrète, pourtant, vingt et un « barbares », libanais et syriens, payaient de leur vie l'aspiration de leurs peuples à la liberté, exécutés sous le commandement de Jamal Pacha « le sanguinaire ».
Pendant ce temps, dans le monde occidental, la mode est à l'orientalisme. La compagnie des Ballets russes de Diaghilev poursuit sa tournée américaine, Saint-Saëns donne son oratorio La Terre promise et Manuel de Falla crée à Madrid ses Nuits dans les jardins d'Espagne. Franz Kafka publie Le Verdict et Colette... La paix chez les bêtes. Apollinaire invente le mot surréalisme, les dadaïstes baptisent leur mouvement d'après un mot choisi au hasard, en glissant un coupe-papier dans les pages d'un dictionnaire. Les artistes expriment le désarroi de leur époque. Et nous ? L'écrivain Boutros al-Bustani, mort en 1883, posait déjà la question : « Pourquoi sommes-nous en retard ? » Oui, pourquoi ? Quatre cents ans d'oppression ottomane avaient étouffé notre capacité à nous réinventer. De plus, de part et d'autre de la ligne tracée par le diplomate français et le parlementaire anglais, le Levant, agglomérat, selon les historiens, d'États sans nations et des nations sans États (sommes-nous l'un, sommes-nous l'autre ?), ne cessera plus jamais de flamber.
Aujourd'hui, riche d'une belle jeunesse ouverte au monde et aux faits de culture, ambitieuse, dynamique, créative, plurilingue et à l'aise en tout lieu, le Liban représente malgré ses diverses allégeances une identité commune pour tous ses citoyens sans exception. C'est sans doute ce qui le protège de la désintégration régionale. La paix relative que nous vivons est un signe de force. Ce pays est viable, réel, légitime, définitif. Il ne lui reste qu'à s'aimer. Un peu moins de cet amour-propre oriental, ombrageux et létal ; un peu plus d'amour et d'estime de soi. Un peu moins de nostalgie ; un peu plus de projection dans l'avenir. Un peu moins d'amnésie ; un peu plus de mémoire collective. Et ce pays de « barbares » prouvera qu'il est une vraie bonne idée.


Quand il voit Fîfî partager ses pleurs, à peine les malheurs de ce pays lui semblent-ils ennemis !
01 h 21, le 20 mai 2016