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Moyen Orient et Monde

Pourquoi Donald Trump risque d’affaiblir l’Amérique

Commentaire
17/05/2016

Probable futur candidat du Parti républicain à la présidentielle américaine, Donald Trump démontre un profond scepticisme quant à la valeur des alliances que peut nouer l'Amérique. En effet, le candidat affiche une vision du monde très empreinte du XIXe siècle.
À l'époque, les États-Unis suivent les conseils de George Washington, évitant les « enchevêtrements d'alliances », et appliquent une doctrine Monroe centrée sur les intérêts de l'Amérique au sein de l'hémisphère occidental. Ne disposant pas d'une armée permanente suffisamment puissante (et aux commandes d'une force navale plus réduite en 1870 que celle du Chili), l'Amérique ne va jouer qu'un rôle mineur dans l'équilibre mondial des puissances au XIXe siècle.


Les choses vont résolument évoluer avec l'entrée des États-Unis dans la Première Guerre mondiale, Woodrow Wilson décidant de rompre avec la tradition en envoyant des troupes américaines combattre en Europe. C'est lui qui soumettra par ailleurs l'idée d'une Société des nations, chargée d'organiser la sécurité commune à l'échelle planétaire.
Mais lorsque le Sénat rejette l'idée d'une adhésion à la SDN en 1919, il est décidé que les troupes resteront désormais au pays, l'Amérique opérant un « retour à la normale ». Pourtant devenue un acteur majeur au niveau international, l'Amérique va profondément s'isoler. Son absence parmi les alliances des années 1930 posera les bases d'une terrible décennie, qui sera marquée par une dépression économique, un génocide et un nouveau conflit mondial.


C'est pourquoi il est inquiétant de constater que Donald Trump, dans son discours de politique étrangère, semble précisément puiser son inspiration dans cette période historique d'isolement, et dans une conception d' « Amérique avant tout ». Bien que cet état d'esprit ait toujours constitué un courant plus ou moins prononcé de la politique américaine, il est resté secondaire après la fin de la Seconde Guerre mondiale, et cela pour une bonne raison : plutôt que de faire progresser la paix et la prospérité à travers le monde, ce courant les met à mal.
La fin de cet isolement et le commencement du « siècle américain » dans le cadre de la politique mondiale interviennent grâce aux décisions du président Harry Truman à l'issue de la Seconde Guerre mondiale, qui feront naître des alliances permanentes ainsi qu'une présence militaire à l'étranger. Les États-Unis vont investir massivement dans le plan Marshall en 1948, créer l'Otan en 1949 et diriger une coalition des Nations unies qui combattra en Corée en 1950. En 1960, le président Dwight Eisenhower conclut un traité de sécurité avec le Japon. Depuis, des troupes américaines demeurent présentes en Europe, au Japon et en Corée du Sud.


Bien que l'Amérique ait connu de profondes divisions partisanes autour d'interventions désastreuses menées dans des pays en voie de développement tels que le Vietnam et l'Irak, son système d'alliances mobilise un solide consensus – et pas seulement chez ceux qui élaborent et réfléchissent à la politique étrangère. Les sondages d'opinion révèlent qu'une majorité du public soutient l'Otan et l'alliance américano-japonaise. Voici pourtant que, pour la première fois en 70 ans, un candidat à la présidentielle américaine vient remettre en question ce consensus.
Non seulement les alliances permettent-elles de renforcer la puissance américaine, mais elles maintiennent également une certaine stabilité géopolitique – notamment en ralentissant la dangereuse prolifération des armes nucléaires. Bien que les différents présidents et secrétaires de la Défense américains aient parfois déploré le faible niveau des dépenses engagées par leurs alliés, ils ont toujours compris que l'idée consistait à considérer les alliances comme des engagements créateurs de stabilité – sortes d'amitiés, plus que de transactions concrètes.

 

(Lire aussi : Hillary à la Maison Blanche à coup sûr ? Pas si vite)


Contrairement aux alliances de convenance sans cesse fluctuantes qui ont caractérisé le XIXe siècle, les alliances américaines modernes ont sous-tendu un ordre international relativement prévisible. Dans certains cas, comme au Japon, le soutien du pays d'accueil est tel qu'il devient moins coûteux de poster des troupes à l'étranger qu'aux États-Unis.
Donald Trump choisit pourtant de faire l'éloge de l'imprévisibilité – une approche qui peut s'avérer utile lorsqu'il s'agit de négocier avec des pays ennemis, mais qui peut également tourner à la catastrophe lorsqu'il est nécessaire de rassurer des États amis. Les Américains se plaignent souvent de la présence de passagers clandestins dans la cale, sans pour autant reconnaître que c'est l'Amérique qui est aux commandes du navire.
Il n'est pas impossible qu'un nouveau challenger – Europe, Russie, Inde, Brésil ou Chine – surpasse les États-Unis et prenne à son tour les commandes au cours des prochaines décennies. Pas impossible certes, mais néanmoins peu probable. L'une des caractéristiques qui distinguent l'Amérique des « grandes puissances dominantes du passé », pour reprendre les arguments de l'expert britannique en stratégie Lawrence Freedman, réside en ce que « la puissance américaine repose sur des alliances, et non sur des colonies ». Là où les alliances constituent un atout, les colonies représentent un passif.


Le discours d'un déclin de l'Amérique est à la fois inexact et trompeur. Plus grave encore, il pourrait avoir pour conséquences politiques fâcheuses d'encourager certains pays comme la Russie à entreprendre des politiques aventureuses, d'inciter la Chine à s'affirmer encore davantage face à ses voisins, ou de conduire l'Amérique elle-même à surréagir en raison de ses propres craintes. Même si les États-Unis connaissent de nombreuses difficultés, le pays n'est fondamentalement pas en situation de déclin, et devrait demeurer à un horizon prévisible le plus puissant des pays de la planète.
Le véritable problème de l'Amérique ne réside pas dans le risque d'être surpassée par la Chine ou un autre prétendant, mais dans les nouveaux obstacles que pourrait représenter pour la gouvernance mondiale l'accroissement des ressources de nombreux acteurs – étatiques ou non – sur le plan de la puissance. Le véritable risque n'est autre que l'entropie – l'incapacité à faire aboutir les efforts.


Si elles doivent consister à affaiblir les alliances de l'Amérique, il ne faut pas s'attendre à ce que les politiques vantées par Donald Trump aboutissent à « redonner à l'Amérique sa grandeur ». Les États-Unis sont voués à rencontrer un nombre croissant de nouvelles problématiques internationales, qui exigeront que le pays exerce son pouvoir sur autrui, mais également aux côtés d'autrui. De même, dans un monde de plus en plus complexe, les États les plus puissants seront ceux qui se révéleront les plus connectés. Anne-Marie Slaughter l'a récemment expliqué : « La diplomatie constitue un capital social, qui dépend de la richesse et de la portée des contacts diplomatiques d'une nation. »


L'institut australien Lowy place les États-Unis au plus haut des classements internationaux en nombre d'ambassades, de consulats et de missions permanentes. L'Amérique compte 60 alliés en vertu de traités ; la Chine ne peut pas en dire autant. Le magazine The Economist estime que, parmi les 150 plus grands pays de la planète, près d'une centaine se considèrent dans le camp de l'Amérique, tandis que 21 s'opposent à elle.
Contrairement à ce que certains affirment lorsqu'ils évoquent l'imminence d'un « siècle chinois », la puissance de l'Amérique demeure une réalité. Les États-Unis demeurent au centre des efforts fournis dans le cadre de l'équilibre mondial des puissances et dans la délivrance des biens publics mondiaux.
Il faut néanmoins s'attendre à ce que la domination américaine change d'apparence, que ce soit sur le plan militaire, économique, ou dans l'exercice de la puissance douce. La part que représente l'Amérique dans l'économie mondiale diminuera, de même que sa capacité à exercer une influence et organiser des efforts se fera de plus en plus limitée. C'est pourquoi, plus que jamais, la capacité de l'Amérique à conférer de la crédibilité à ses alliances, ainsi qu'établir de nouveaux réseaux se révélera essentielle à la réussite du pays à travers le monde.

© Project Syndicate, 2016.
Traduit de l'anglais par Martin Morel

 

 

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