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Nos lecteurs ont la parole - Lina Zakhour

Mémoire-Liban : l’histoire non dite

L'histoire (...) prétend être un discours de vérité, construisant un rapport, qui se veut contrôlable, à ce qu'elle pose comme son référent, en l'occurrence la « réalité » disparue qu'il s'agit de retrouver et de comprendre. Statut de vérité du discours historique – non comme une émergence du passé, qui surgirait intact à fleur d'archives –, mais comme le résultat d'une mise en rapport des données découpées par l'opération de connaissance.
Roger CHARTIER, « Au bord de la falaise », Albin Michel, 1999, p.199

13 avril 2016. Quarante et unième anniversaire de la « date convenue » du début de la guerre du Liban. Si les armes se sont tues ou du moins les combats arrêtés, suite à la macabre journée du 13 avril 1975, un autre silence, bien lourd celui-là, perdure depuis. « Il signe une absence. Celle d'une histoire. Racontée. Transmise. Comprise. Retenue. Or, la médiation historique, c'est finalement la tradition qui s'adresse à nous et nous donne à penser avant que nous soyons en état de réfléchir ».(1)
Mais, alors que nous amorçons une cinquième décennie, rien. Toujours rien. En 2016, L'histoire de la guerre du Liban ne sera toujours pas écrite. Ni enseignée dans les écoles aux générations futures. La mémoire est toujours individuelle. Point collective. Calfeutrée dans les cœurs. Meurtris. Ou endurcis. C'est selon. Chacun son cheminement. Certains ont fait leur deuil. D'autres pas. Chacun porte en lui le sens donné aux évènements vécus. Chacun a tissé une intrigue, concoctant son propre récit et liant la causalité des faits à une raison, qui le convainc particulièrement. Chacun s'accroche à la version justifiant ses actes. Chacun donne raison aux siens. Chacun a ses martyrs. Ses héros. Or, tant qu'il sera impossible de dire l'histoire, la guerre sera toujours présente dans les esprits. Et l'oubli guette. Aujourd'hui plus que jamais.
Pourquoi ? Parce que les enfants de la guerre, témoins de l'horreur souvent sans la comprendre, les grands leur ayant intimé de jouer dans les abris, pendant que dehors, il pleuvait des bombes, sont en train à leur tour de devenir parents d'une génération étrangère à tout ce passé. Quant à la génération qui a fait la guerre : ceux qui ont combattu et ceux qui ont assisté à cette période sont en train de vieillir. De partir petit à petit. Emportant avec eux cette histoire non racontée. Cette réalité à laquelle ils ont contribué activement ou passivement... Cette intrigue non résolue. Aujourd'hui, comment reconnaitre ceux qui ont du sang sur les mains ?
Combien d'entre eux vivent parmi nous ? Ils sont nombreux à être encore là. Les meilleurs comme les plus monstrueux. Les victimes. Les héros. Et les bourreaux aussi.
Nombre de chefs de guerre ont troqué le treillis contre la cravate. Ils font figure respectable d'hommes politiques devenus députés ou ministres. Ou de richissimes hommes d'affaire. Et il y a tous ces combattants qui aujourd'hui ont pris le visage du tenancier du commerce de quartier. Du père de la copine d'école qui nous offre des chocolats. Tiens, ce chauffeur du taxi que nous venons de héler... Ce serveur de restaurant qui vient de nous rapporter un plat. Étaient-ils postés à un barrage ? ... Ceux qui avaient 15 ou 20 ans alors et qui ont aujourd'hui la soixantaine peuvent encore dire ce qui les a menés à prendre les armes. Comment la guerre les a engloutis. Comment ils ont été portés à défendre leur immeuble, leur quartier, leur religion. Comment on leur a fait croire en une cause. Bonne ou mauvaise. Comment ils sont tombés dans le piège de l'horreur. Combien ils ont eu le choix. Ou pas. Combien cela était normal de devenir un combattant... De tirer à bout portant. De tuer.
Mais, après les balles de plomb. Le silence de plomb. Peu nombreux sont ceux qui parlent. Ils sont souvent discrédités par leur camp ou accusés de traîtrise. Et point de discours historiographique. Alors, les citoyens les plus hardis essayent de se bricoler une mémoire. On se raccroche à des bribes. On recolle des morceaux. On se renseigne auprès d'associations non étatiques. Des initiatives individuelles, des témoignages, des centres de documentation... Et l'on tombe sur une tente, orpheline, rassemblant pendant les années d'après-guerre ceux que la paix a oubliés : les parents des disparus. De certains d'entre eux du moins. Ils seraient dix-sept mille.
Que l'on n'a jamais retrouvés. Disparus dans les prisons syriennes ? Israéliennes ? Palestiniennes ? Ou jetés dans des fosses communes, dont on murmure à demi-mot l'emplacement ? À la mer peut-être ? L'histoire ne le dit – toujours – pas. Mais il y a aussi tous ceux dont les photos jaunies placardent encore les murs. Ceux qui sont tombés dans les champs de bataille. Ou qui ont perdu la vie dans les décombres de leur maison. Et dont les enfants fleurissent encore les tombes. Sans oublier ceux pour qui la vie s'est arrêtée en partie. Et qui payent de leur handicap physique le lourd tribut de la guerre... Ils ont perdu l'usage de leurs jambes, de leurs bras, de la vue... Et la cité n'étant toujours pas adaptée aux handicapés, la plupart sont bien confinés dans des centres spécialisés. Loin des yeux, ils sont oubliés des autres, pour qui la vie bat encore son plein. Mais souvent le cours tranquille de cette existence est interrompu de façon impromptue. Soudain, une histoire fuse. Comme une balle perdue. Reçue en plein cœur. Quand dans une de ces soirées beyrouthines, un jeune homme croisé par hasard et que vous pensiez sans histoire vous confie après un énième verre que dans une autre vie, dans ses années d'adolescence, il fut franc-tireur. Embusqué des mois durant dans les hauteurs d'un immeuble transformé aujourd'hui en un banal centre commercial. Combien on aimerait ne pas entendre ces mots. Trop tard. L'on connaît désormais l'histoire du jeune homme. Mais pas celle de tout un peuple. De tout un pays. Qui se complaît dans une amnésie douloureuse. Celle-ci, inconsciemment, comme un boulet, l'empêche d'avancer vers des jours meilleurs.
Et tous ces autres. La majorité peut-être. Ceux qui n'ont pas choisi la guerre. Ceux qui l'ont subie. Qui se sont terrés pendant des décennies dans les abris. Pour n'en sortir qu'aux accalmies chercher au péril de leur vie du pain et de l'eau (souvent en rationnement) à leur famille. Ceux qui au fil des décennies se sont raccrochés à leur humanité. Depuis que la paix est revenue, savent-ils seulement si ce parking où ils garent leurs voitures flambant neuves, cet immeuble où ils dorment... cette boîte de nuit où ils font la fête le soir... ne sont pas tous construits sur des fosses communes ? Pendant qu'une mère, une sœur... brandit encore la photo d'un des 17 000 disparus... Et rêve de voir un corps, une sépulture...
Cette guerre ne fut pas gagnée. Mais perdue par tous. En témoigne ce pays en souffrance, 41 ans plus tard.
41 ans plus tard, ce peuple qui a fait la guerre. L'a subie... aspire à ce qu'on le laisse vivre en paix. Pour cela, il doit connaître le fin mot de l'histoire. Et ne plus occulter cette part de sa réalité aussi douloureuse soit-elle. C'est à ce seul prix qu'une véritable nation sera construite. L'histoire sera-t-elle racontée un jour ?

(1) Paul Ricoeur, « La mémoire, l'histoire, l'oubli » page 195

L'histoire (...) prétend être un discours de vérité, construisant un rapport, qui se veut contrôlable, à ce qu'elle pose comme son référent, en l'occurrence la « réalité » disparue qu'il s'agit de retrouver et de comprendre. Statut de vérité du discours historique – non comme une émergence du passé, qui surgirait intact à fleur d'archives –, mais comme le résultat d'une mise en rapport des données découpées par l'opération de connaissance.Roger CHARTIER, « Au bord de la falaise », Albin Michel, 1999, p.199
13 avril 2016. Quarante et unième anniversaire de la « date convenue » du début de la guerre du Liban. Si les armes se sont tues ou du moins les combats arrêtés, suite à la macabre journée du 13 avril 1975, un autre silence, bien lourd celui-là, perdure depuis. « Il signe une absence. Celle...
commentaires (4)

Devant la photo de la Librairie Antoine qui sert de titre à cet article, ce sont 68 ans de ma vie qui se sont ébranlés... De 1948 à 1975, quand je voyais dans "L'Orient" ou "Le Jour" l'annonce suivante : "Aujourd'hui courrier de France aux Librairies Antoine". Nous faisions la queue à la librairie Antoine de Bab-Edriss pour acquérir nos revues et journaux arrivés de France : Le Monde, le Figaro, Paris-Match, France-Soir, Ici-Paris, le Chasseur Français...sous les regards accueillants d'Antoine et d'Emile Naufal.

Annie

15 h 13, le 17 avril 2016

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Commentaires (4)

  • Devant la photo de la Librairie Antoine qui sert de titre à cet article, ce sont 68 ans de ma vie qui se sont ébranlés... De 1948 à 1975, quand je voyais dans "L'Orient" ou "Le Jour" l'annonce suivante : "Aujourd'hui courrier de France aux Librairies Antoine". Nous faisions la queue à la librairie Antoine de Bab-Edriss pour acquérir nos revues et journaux arrivés de France : Le Monde, le Figaro, Paris-Match, France-Soir, Ici-Paris, le Chasseur Français...sous les regards accueillants d'Antoine et d'Emile Naufal.

    Annie

    15 h 13, le 17 avril 2016

  • La nomenklatura indigène/locale de ce pays est composée dans 1 bonne partie de moyens et de petits…. politiciens épiciers et/ou boutiquiers prétendument "indépendants". Mais plus augmente leur appétit à ces tout moyens et ces tout petits dû à l’évolution et à la mondialisation, et plus leur rapine diminue étant donné la petitesse et la mesquinerie de ce pouvoir et l’exiguïté de ce territoire. Mais à mesure qu'augmente le prix que le politicard libanais(h) casque pour arriver et conquérir ce suprême pouvoir ; ou pour favoriser sa lignée innombrable en vue d’accéder à ce même pouvoir tant aimé après lui ; plus sa vilenie se multiplie ! Dans ce type de fonctionnement apolitique, l’accession au pouvoir n’est + qu’un instrument en vue de fructifier son butin. A mesure que leur nombre augmente, leur gain diminue. La "modernisation!" de leur "gentil" système de pillage à la recherche de "l’excellence!" devient de + en + insupportable par manque de flouze, et ils deviennent, eux, de moins en moins concurrentiels en même temps que leurs "bons" bakchichs s'accroissent ainsi que les dividendes payés au remboursement de leurs dettes "morales?". Ainsi, + matériellement et intellectuellement ils deviennent plutôt misérables, + ces petits et ces moyens régressent et deviennent de plus en plus méprisables et surtout minables. Enfin, ce pathétique pouvoir si puéril, n’est plus du tout capable de les faire bien viiivre same qu’avant comme de vrais zaïîms ; yîîîh ; yâ hassirtîîîh !

    ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

    10 h 16, le 16 avril 2016

  • CHACUN LA RACONTERA A SA FACON... MAIS UNE VERITE SUBSISTE QUAND MEME : ARAFAT QUI DISAIT QUE LE CHEMIN DE LA PALESTINE PASSE PAR JOUNIEH ET LES HEROS CHRETIENS QUI S,Y SONT OPPOSES ET COMBATTUS BRAVEMENT... AVEC LES FANTOMES D,ARAFAT L,HISTOIRE RISQUE DE SE REPETER !!!

    La Libre Expression. La Patrie en Peril Imminent.

    10 h 15, le 16 avril 2016

  • "L'histoire sera-t-elle racontée un jour ?" ! Jamais ! Car les coupables et leurs descendances sont toujours aux commandes.... Et, des négations ne forment pas une nation.

    ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

    06 h 52, le 16 avril 2016

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