Dépassé, enfoncé, WikiLeaks et son feuilleton d'accablantes fuites politico-diplomatiques ! Julian Assange, aujourd'hui un paria apatride, faisait cavalier seul. Cette fois, ce sont non moins de 370 journalistes, enquêteurs sans frontières, qui ont subtilisé à une étude d'avocats panaméenne, Mossack Fonseca, mille fois plus de documents confidentiels. Étalés sur une période de 40 ans, ceux-ci mettent en cause non moins de 214 000 institutions offshore servant de paravent à de hauts responsables, des milliardaires insatiables volant mesquinement le fisc, des mafieux s'adonnant au blanchiment de fonds ou au financement de divers trafics, des dieux du stade ou encore des stars de l'écran.
Argent et politique ont toujours fait bon ménage, mais sans échapper pour autant au qu'en dira-t-on, au scandale. Leur considérable fortune a permis à maints personnages de s'offrir une carrière publique ; et à son tour, la politique n'a cessé de fournir à d'indélicats serviteurs du peuple une occasion littéralement en or de se sucrer copieusement au passage. C'est sous son matelas qu'il y a un demi-siècle encore, le cheikh Chakhbout d'Abou Dhabi cachait ses liasses de livres de sterling, bouffées au fur et à mesure par les rats du désert ; de nos jours, c'est au soleil des Caraïbes, dans ces paradis fiscaux agrémentés de sable blanc et de palmiers que les capitaux pas très nets cherchent – et trouvent – une ombre protectrice.
Et si les révélations que l'on doit au collectif Panama papers ont eu un impact aussi proprement planétaire, c'est parce que tout comme l'art, la corruption n'a pas hélas de patrie. Si bien qu'en définitive, ce qui fait toute la différence entre les États, c'est leur détermination, ou non, leur capacité, ou non, de faire rendre gorge aux prévaricateurs, fraudeurs et autres bandits de haut vol.
* Au hit-parade de la rigueur, et comment s'en étonner, ce sont les démocraties occidentales qui tiennent le haut du pavé. Dans ces pays, on peut certes violer ou contourner la loi, mais du moins n'y est-on pas totalement à l'abri de ses foudres. À peine publiées les fuites, des enquêtes fiscales et même judiciaires étaient ainsi ouvertes dans plusieurs pays d'Europe et l'on a même vu un président Hollande impitoyablement soucieux des deniers publics se réjouir à la perspective des rentrées substantielles pour le Trésor français qu'assureront les sanctions contre les contrevenants. Le Premier ministre d'Islande a démissionné hier et victimes de leurs propres cachotteries ou de celles de leurs proches, les chefs de gouvernement britannique et pakistanais sont sur la sellette ; d'autres hauts dirigeants de premier plan prennent les devants en protestant de leur innocence et plus d'un parti politique ou groupe bancaire se prépare à affronter la tourmente.
* En deuxième catégorie viennent ces pays où toute enquête est exclue d'office, où juge et partie forment une seule et même entité. Qui donc en effet irait réclamer des comptes à ces richissimes monarques du Golfe ou du Maghreb, gérant leur butin en main propre ou à l'aide de quelque fidèle secrétaire ? Sans être couronné tsar, c'est de la même immunité que se prévaut le Russe Vladimir Poutine, qui accuse la CIA de chercher bassement à le discréditer. En Chine, on a jugé plus simple de censurer ces révélations. Plus près de nous, les milliards amassés en plus de 45 ans de règne par le clan des el-Assad, cousins et alliés compris, n'étaient un secret pour personne ; ce qui vient seulement d'être appris, c'est que ce butin sommeillant aux Seychelles a aussi servi à faire couler le sang : à alimenter la machine répressive de la dictature en carburant pour les avions lanceurs de barils explosifs, comme à se jouer des sanctions internationales frappant le régime et ses barons.
* Vient en dernier le groupe des inclassables, non moins infamant néanmoins que le précédent. Paradis fiscal, le Liban, lui aussi ? Pas vraiment, nous assure-t-on, notamment parce que le niveau de taxation y est assez élevé et que Beyrouth a adhéré à diverses conventions internationales ayant pour objet la lutte contre l'évasion fiscale, le blanchiment d'argent et le financement du terrorisme. C'est d'autres maux, lesquels n'ont rien de bancaire, que souffre en réalité notre pays. L'impunité est quasiment institutionnalisée, et elle porte les légions de corrompus propulsés au pouvoir à agir à visage découvert, à se disputer férocement les adjudications truquées. Une des principales raisons en est que la justice, souvent sensible aux pressions, menaces ou tentations, répugne à s'ébranler de son propre chef, même face aux plus criantes des irrégularités.
L'ironie veut que Fonseca signifie, en portugais, source asséchée ; bien évidemment, c'est loin d'être le cas de cette mine de scandales qui n'a pas fini de livrer ses secrets. Des noms de Libanais dans la liste ? Ne vous y attendez pas trop : les pillards du cru n'ont nul besoin en effet d'envoyer leur magot se faire tout petit sous les tropiques. Le fruit de leurs rapines, ils n'ont aucune gêne à l'étaler avec la plus belle insolence. Signe extérieur de richesse est ici celui de puissance et d'influence. Toutes deux déclinées à la face des adversaires comme des partisans.
Issa GORAIEB
igor@lorientlejour.com
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