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Circus baladi

Panem et circenses : du pain et des jeux, c'est ce que les empereurs de la Rome antique avaient trouvé de mieux pour s'assujettir la plèbe. Se nourrir, grâce aux distributions gratuites de blé ; et puis se divertir férocement en regardant les chrétiens se faire bouffer par les lions dans l'arène et les gladiateurs s'entre-tuer jusqu'au dernier : voilà qui empêchait le bon peuple de se préoccuper de questions plus sérieuses, telles les revendications à caractère politique.

Du pain et des jeux : sarcastiquement dénoncée par le poète Juvénal, l'astuce a longtemps fonctionné, et il faut reconnaître qu'elle n'a pas dit son dernier mot. Bien des potentats continuent aujourd'hui d'abrutir leurs sujets à coups de libéralités, de feuilletons télévisés ou d'olympiades sponsorisées, où l'on voit s'affronter toutes catégories d'athlètes, ces pacifiques gladiateurs des temps contemporains. Le communisme a vécu, mais l'opium des peuples ne se limite plus désormais à la religion...

Eh bien, ces peuples asservis mais qui, du moins, mangent à leur faim, qui bénéficient d'un minimum de services publics, les Libanais en viendraient presque à les envier. Pris dans son sens le plus large, le pain nous est littéralement ôté de la bouche par des dirigeants incapables, tout à leurs querelles de clocher et/ou de minaret, et dont la gestion catastrophique pousse notre jeunesse désespérée à un exode en masse. Il nous est ôté de la bouche par une milice aux ordres de l'étranger, maîtresse de la défense et des affaires étrangères du pays, volontaire pour toutes les guerres faisant rage hors de nos frontières et dont les irresponsables dérives menacent désormais les ressources de centaines de milliers d'expatriés libanais dans les royaumes du Golfe.

Mais il n'y a pas que le gagne-pain. Car le pain, le vrai, le fruste pain-pain acheté en boulangerie et qui sert à bourrer l'estomac de tous ceux qui n'ont pas accès au foie gras, voilà qu'on nous apprend maintenant qu'il pourrait renfermer des matières cancérigènes provenant de blé frelaté. Dans la litanie de nos misères, voilà qui change, avouez-le, de la crise des ordures qui perdure, des tonitruantes mais éphémères campagnes de salubrité publique, de la pollution atmosphérique, des matières fécales dans l'eau courante, et on en oublie.

Pour ce qui est des jeux de cirque, inutile de dire qu'ils sont outrageusement truqués. Fort peu de lions en effet, dans l'arène politique envahie, en revanche, par toutes ces hyènes se disputant âprement les derniers restes de la carcasse étatique. Pour ce qui est des gladiateurs, ne vous fatiguez pas trop à chercher : il n'y a plus là que de tragiques, de tristes, de pitoyables clowns.

Issa GORAIEB
igor@lorientlejour.com

Panem et circenses : du pain et des jeux, c'est ce que les empereurs de la Rome antique avaient trouvé de mieux pour s'assujettir la plèbe. Se nourrir, grâce aux distributions gratuites de blé ; et puis se divertir férocement en regardant les chrétiens se faire bouffer par les lions dans l'arène et les gladiateurs s'entre-tuer jusqu'au dernier : voilà qui empêchait le bon peuple de se préoccuper de questions plus sérieuses, telles les revendications à caractère politique.
Du pain et des jeux : sarcastiquement dénoncée par le poète Juvénal, l'astuce a longtemps fonctionné, et il faut reconnaître qu'elle n'a pas dit son dernier mot. Bien des potentats continuent aujourd'hui d'abrutir leurs sujets à coups de libéralités, de feuilletons télévisés ou d'olympiades sponsorisées, où l'on voit s'affronter toutes...