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Le Babel des poubelles

De plan B en plans X, Y ou Z, les derniers développements sur les théâtres du Levant n'ont pas fini d'alimenter la thèse d'un ordre régional nouveau qui viendrait s'installer sur les ruines des lignes Sykes-Picot. Il y a dix ans déjà, le vice-président des États-Unis Joe Biden, qui n'était encore que sénateur, préconisait la division de l'Irak en trois zones – sunnite, chiite et kurde – voyant dans cette formule le seul moyen de sauvegarder l'unité de l'Irak.


À peu de nuances près, ces idées sont déjà des faits accomplis, même si le Biden d'aujourd'hui plaide pour un gouvernement central fort à Bagdad. Toujours est-il que c'est maintenant au tour de la Syrie de se prêter aux expériences en laboratoire réel conduites en parallèle par les deux superpuissances américaine et russe. C'est une fois de plus en trois zones, délimitées elles aussi sur des bases aussi bien ethniques que sectaires et unies par des liens fédéraux, que les stratèges et politologues de l'influente Rand Corporation recommandent que soit découpée la Syrie de demain. Sans aller aussi loin, le secrétaire d'État John Kerry constatait récemment qu'il serait difficile de préserver l'unité de la Syrie si l'attente d'une solution devait se prolonger. À quoi le vice-ministre russe des AE paraissait répondre du tac au tac en affirmant qu'une formule fédérale était envisageable, pour peu qu'elle soit acceptée par les parties au conflit. Place, dès lors, à ce que l'on appelle pudiquement la décentralisation administrative : notion qu'agréait sans peine, lundi, le chef de la délégation de l'opposition aux pourparlers de Genève sur la Syrie...


Le fait est que les frontières de 1916, lesquelles ne préfiguraient même pas l'émergence d'Israël et du royaume d'Arabie saoudite, portent bien mal leur âge vénérable : les épouvantables massacres des dernières années n'ont fait qu'ajouter des fossés de sang aux lignes tracées sur le sable lors de l'effondrement de l'Empire ottoman. Non seulement certaines frontières se sont diluées par endroits, mais des frontières nouvelles sont apparues au sein même des vieilles frontières.


À l'instar de la Syrie, c'est bien aux accords Sykes-Picot – et à la détermination de la puissance mandataire française – que notre pays doit son existence, dans sa forme et sa superficie actuelles. Et pourtant, le titanesque chambardement en cours ne semble guère alarmer outre mesure une classe politique libanaise toute à ses querelles. Si le feu n'a pas encore pris dans notre microcosme de discorde, vous explique-t-on avec une incroyable inconscience, c'est surtout parce que les tireurs de ficelles étrangers n'en voient pas l'utilité, et encore moins le besoin. Et c'est avec la même assurance qu'on vous répète, pour la millième fois, que notre pays est bien trop petit pour encourir une partition, et trop gros pour être absorbé par quelque voisin aux dents longues.


Mais que font de concret les Libanais eux-mêmes pour conjurer le risque d'incendie ? Divisés sur tout à l'ombre d'une Constitution en panne, c'est dans la plus surréelle de ses déclinaisons qu'ils en viennent à cette décentralisation que préconisait déjà l'accord de Taëf de 1989. Dans un pays qui se veut celui du vivre-ensemble mais qui n'est plus qu'un Babel, il s'avère en effet que même nos déchets refusent désormais de se soumettre à la règle du bon voisinage : c'est à chaque communauté qu'il va appartenir d'héberger, sur sa dérisoire parcelle de territoire, ses propres rebuts, à l'exclusion de ceux des autres.


Décharges, incinérateurs et usines de recyclage n'y pourront jamais rien faire : c'est par le mauvais bout, le plus indigne, le plus malsain, le plus pestilentiel, le plus ordurier, tiens, que l'on aura abordé la question.


Issa GORAIEB
igor@lorientlejour.com

 

De plan B en plans X, Y ou Z, les derniers développements sur les théâtres du Levant n'ont pas fini d'alimenter la thèse d'un ordre régional nouveau qui viendrait s'installer sur les ruines des lignes Sykes-Picot. Il y a dix ans déjà, le vice-président des États-Unis Joe Biden, qui n'était encore que sénateur, préconisait la division de l'Irak en trois zones – sunnite, chiite et kurde – voyant dans cette formule le seul moyen de sauvegarder l'unité de l'Irak.
À peu de nuances près, ces idées sont déjà des faits accomplis, même si le Biden d'aujourd'hui plaide pour un gouvernement central fort à Bagdad. Toujours est-il que c'est maintenant au tour de la Syrie de se prêter aux expériences en laboratoire réel conduites en parallèle par les deux superpuissances américaine et russe. C'est une fois de plus en...