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Moyen Orient et Monde

Alep goûte à la paix... mais meurt de soif

Reportage

Les bombardements ont détruit la plupart des accès à l'eau, obligeant les habitants à se restreindre et à s'approvisionner autrement.

OLJ/Karam AL-MASRI et Maher al-MOUNES/AFP
02/03/2016

Alep savoure depuis trois jours l'arrêt des bombardements, se délecte du silence des armes et goûte avec ravissement des moments de paix. Mais la seconde ville de Syrie meurt de soif.
Les habitants, de part et d'autre de la ligne de front qui balafre la cité, souffrent de la plus longue pénurie d'eau en cinq ans de guerre. « La situation générale s'est améliorée depuis le début de la trêve, on peut désormais tout se procurer... sauf de l'eau », assure Abou Nidal, 60 ans, qui réside dans le quartier rebelle d'al-Maghayer.
Les féroces combats dans cette ville divisée depuis 2012 entre quartiers tenus par les rebelles et ceux aux mains du régime ont détruit les pompes et les générateurs électriques qui acheminaient l'eau vers les quartiers résidentiels. La distribution d'eau est devenue erratique. La situation a empiré avec le raid, fin novembre, de l'aviation russe contre la principale station de traitement d'eau de la province, tenue par le groupe jihadiste État islamique (EI). Il a privé d'eau 1,4 million d'habitants dans Alep et ses environs, selon l'Unicef. Les habitants doivent maintenant s'approvisionner à des puits de fortune ou acheter de l'eau à des distributeurs privés. Sur sa camionnette Suzuki blanche et sale, un jeune homme a entreposé une large citerne. Il transporte l'eau puisée dans des trous creusés aux environs d'Alep et, avec une pompe, il remplit les réservoirs d'eau sur les toits des immeubles.


(Lire aussi : Rester ou partir ? Le dilemme des jeunes chrétiens d'Alep)

 

« Attendre est devenu un métier »
« Ce sont les princes d'Alep, car tout le monde a besoin d'eux », explique Jana Marja, une étudiante de 21 ans qui vit dans le quartier des Syriaques, tenu par le régime. Selon l'Observatoire syrien des droits de l'homme (OSDH), les quartiers gouvernementaux sont plus touchés par la pénurie, car la population y est plus dense.
Chaque matin, hommes, femmes et enfants portant des bidons en plastique font la queue devant des puits et des citernes publiques. « Attendre est devenu un métier à Alep, des gens en paient d'autres pour leur garder une place dans la file d'attente », ajoute Jana Marja. Cette pénurie est prise avec humour et « à Alep, les gens se plaignent surtout d'avoir les cheveux gras ». « La blague la plus répandue c'est que les Aleppines, qui ne se sont pas douchées depuis un mois, restent quand même plus belles que les Parisiennes pomponnées », dit l'étudiante en souriant.

Dans le quartier rebelle de Boustane al-Qasr, sur la ligne de front, Abou Amer, commerçant de 38 ans, confie que « si l'eau a déjà été coupée durant un mois, cette interruption est la plus longue depuis le début de la guerre à Alep ». Pour faire face, ce père de trois enfants paie 200 livres syriennes (LS) chaque semaine pour faire marcher un générateur afin de pomper de l'eau d'un réservoir proche de sa maison pour la vaisselle et le ménage. Sa famille ne prend un bain qu'une fois par semaine et l'eau potable vient de Turquie. « J'achetais 12 bouteilles pour 450 LS, mais maintenant cela a doublé », se plaint-il.

 

(Lire aussi : Les chrétiens d’Alep, des morts (presque) sans sépulture...)

 

« C'est comme de l'or »
Rawane Damène, une étudiante du quartier gouvernemental de Mogambo, assure que sa famille paie 1 350 LS pour remplir 1 000 litres dans le réservoir sur son toit. Elle affirme acheter à contre-cœur des bouteilles d'eau à des prix exorbitants au supermarché. D'autres préfèrent bouillir l'eau du puits et la mélanger à des capsules de désinfectant achetées en pharmacie. Beaucoup se plaignent en effet des problèmes de santé causés par l'eau des puits. « Moi et un de mes enfants avons été empoisonnés par l'eau d'un puits », assure Abou Mohammad, un chômeur de 43 ans, père de six enfants. « Nous avons souffert d'infections intestinales, de diarrhées et de vomissements », ajoute-t-il.

Pour savoir quand les citernes locales ont été approvisionnées, les résidents communiquent par les réseaux sociaux. « Les gens s'informent sur Facebook où il y a de l'eau potable, ou partagent très rapidement les informations sur WhatsApp et sur Internet en général », confie un ingénieur informatique Fadi Nasrallah. Ils utilisent aussi la carte des puits établie par la Croix-Rouge internationale. « Avant la guerre, je ne faisais pas très attention à l'eau, mais maintenant c'est pour moi comme de l'or. C'est pratiquement sacré », assure Ali, 29 ans.


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