Abstraction faite des considérations régionales ou internationales qui pourraient avoir une influence plus ou moins directe sur l'élection d'un président, il faut reconnaître que nous faisons face à de multiples problèmes internes. On ne saurait surmonter les obstacles qui en découlent hors des astuces juridiques ou constitutionnelles que la classe politique libanaise n'a cessé de mettre à contribution chaque fois qu'une échéance électorale se présente, ajoutant au texte amendé l'expression : « Exceptionnellement, et pour une seule fois. » Ces problèmes internes, dont les causes déclarées se cachent sournoisement derrière certaines considérations d'ordre légal ou juridique, ne sont, en fait, que des alibis camouflant l'essentiel, à savoir le manque de confiance entre les différentes parties, confiance sans laquelle ne peut émerger ni État ni nation.
Les deux candidats en lice, s'obstinant à maintenir leur candidature contre vents et marées, il est évident que le quorum électoral ne sera pas assuré et que la crise, par conséquent, pourrait se prolonger indéfiniment. L'ex-camp du 14 Mars soutient la légitimité de l'actuel Parlement élu par le peuple, même si son mandat a été prolongé, et accuse l'ex-camp du 8 Mars de lui avoir usurpé le droit à élire un président, en bloquant, à chaque rendez-vous électoral, le quorum requis. Le tandem (Hezb-Tayar), quant à lui, qui accuse l'actuel Parlement d'illégitimité constitutionnelle de par sa prorogation, ne se rendrait aux urnes que dans le cadre d'un compromis qui assoirait Aoun à Baabda, ce qui confirme l'élasticité de son louvoiement quant au respect des normes constitutionnelles. Le paysage politique ayant changé, depuis l'effritement, ces derniers jours, des deux camps traditionnels, suite aux retournements d'alliances, un compromis, entre adversaires d'hier réunis de façon incohérente pour des besoins tactiques, me semble d'autant plus épineux pour ne pas dire improbable, contrairement à ce qui prévalait précédemment entre deux camps bien distincts et diamétralement opposés. Entre-temps, c'est la corruption qui nous ronge, ce sont les poubelles qui nous empestent et la stagnation économique qui nous étouffe.
Voilà pourquoi un plan de sauvetage imminent devrait être mis en place afin de sauver, un tant soit peu, ce qui reste encore de notre république. Pour résoudre les problèmes conflictuels tout en sauvegardant la face des protagonistes, un « honneur » revendiqué chez nous, mais également pour abonder dans le sens de sayed Hassan (dont la devise, à en croire ses plus récentes paroles, est de savoir gérer nos conflits), voici un projet d'accord qui pourrait, à mon sens, sortir le pays de l'impasse actuelle ou, pour le moins, ajourner l'explosion qui nous guette en attendant l'émergence d'une conjoncture globale plus favorable.
1 – Ajourner momentanément les candidatures de Aoun et Frangié, et faire cesser toute campagne ou débat médiatique en faveur de l'un ou de l'autre.
2 – Élire immédiatement (pour ne pas dire désigner) un président dit « de transition » dont le mandat serait limité à 18 mois au-delà duquel ce président sera considéré automatiquement comme démissionnaire même si la mission pour laquelle il est élu n'était pas accomplie. Le profil de ce président devra impérativement obéir aux critères de la neutralité et de l' intégrité.
3 – Former un gouvernement restreint dont les ministres seraient de tendance neutre, technocrates de préférence. Ce gouvernement serait présidé, après les consultations d'usage (ne serait-ce que pour la forme), par Tammam Salam qui aura fait preuve, tout au long des deux dernières années, d'une impartialité remarquable dans la gestion des dossiers et dont la nomination serait ainsi officiellement acceptée par décret présidentiel, conformément à la Constitution.
4 – Procéder, dans les plus brefs délais, à des élections législatives sous surveillance internationale, conformément à la loi électorale en vigueur, cela constituant, outre l'expédition des affaires courantes via son gouvernement, l'unique mission du président élu.
5 – Limiter la tâche de ce Parlement, quelle que soit la majorité qui en serait issue, à :
a) l'élaboration d'une nouvelle loi électorale en prévision de prochaines législatives ;
b) l'élection d'un président de la République dont la légitimité sera, par conséquent, à l'abri de toute contestation ;
c) la révision, le cas échéant, des accords de Taëf, en vue de l'adoption éventuelle de divers projets de loi tels que proposés par les partis politiques, à savoir : la laïcité, la décentralisation administrative, etc.
Cette feuille de route, nonobstant toute contestation, offrirait de multiples avantages pour les différentes parties et, par voie de conséquence, pour la nation tout entière. Le siège de la présidence, vacant depuis près de deux années consécutives, se verrait alors restituer sa mission, rendant aux chrétiens, désormais réconciliés, un droit qu'ils revendiquent collectivement et contribuerait à apaiser les appréhensions du patriarche maronite, tout transitoire que soit le président élu. Choisir le moindre entre deux maux. Dans le meilleur des cas, et compte tenu de la redistribution des cartes, tout porte à croire que la crise se prolongerait au-delà des 18 mois, voire s'éterniserait... Sauver, dans l'immédiat, les acquis des chrétiens dans notre boiteux montage politique devrait donc être pour eux une priorité.
Dans le cas de figure où l'un des deux candidats actuels était élu par le Parlement en place aujourd'hui, sa légitimité restera à la merci du moindre désaccord (chose inéluctable) qui pourrait survenir entre ce président et toute autre partie. L'illégitimité de ce Parlement, telle que scandée par certains, reste une équation difficilement contournable en cas de litige, pour ne pas dire une épée de Damoclès. Tel président, élu par tel Parlement, pourrait être considéré comme illégitime. Nous en avons vu bien d'autres dans notre histoire contemporaine et, ironie du sort, un peu par les mêmes acteurs. Rappelez-vous qu'en 1989 les deux gouvernements Hoss-Aoun s'accusaient précisément d'illégitimité. Nous ferions face très certainement à une crise de pouvoir similaire si Aoun ou Frangié était élu dans le climat actuel. L'actuel Parlement, qui était censé élire un président issu de sa majorité, ne se verrait plus contraint d'élire un candidat imposé par l'opposition. Il aurait donc pour satisfaction d'avoir évité le pire en élisant un candidat qui, pour le moins, ne sera pas issu du 8 Mars. La face est sauve. D'avoir été contraints d'opter entre deux candidats de leur propre camp, désormais mis nez à nez, les « contestataires » de l'actuel Parlement (Hezb-Aoun) bénéficieraient ainsi d'un « délai » supplémentaire pour tâcher de recoller les miettes de leur propre dislocation. La nouvelle loi électorale, objet de tant de discordes, n'aura pas été revue et corrigée avant ou après les présidentielles, mais habillement glissée dans « l'entre-deux présidentielles » coupant court à la langue de bois qui aura généré tant de pourriture.
Au final, les Libanais auront, une fois de plus, tiré profit des qualités de leurs défauts, en puisant dans les replis de leurs fourberies, et démontré, une fois de plus, que l'équation mathématique reste vérifiable : moins par moins engendre un plus...
Roy L. INGEA


Yâ harâââm yâ Moûââârnéééhs !
12 h 18, le 27 février 2016