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Moyen Orient et Monde

La Russie de Poutine est aussi un pays musulman

Commentaire

La Russie orthodoxe contre l'islam : un affrontement géopolitique en trompe-l'œil.

Cyrille BRET | OLJ
24/02/2016

Au moment où les forces armées russes intensifient les bombardements en Syrie contre des forces d'opposition largement sunnites, le patriarche de Moscou, Cyrille, ainsi que son entourage apportent un soutien public à l'opération militaire annoncée par le discours du président russe Vladimir Poutine à la tribune de l'Onu le 28 septembre 2015. Selon les plus hautes autorités chrétiennes orthodoxes de Russie, cette intervention se légitime notamment parce qu'elle vise à protéger les chrétiens d'Orient contre un « génocide » perpétré par des forces musulmanes.

Faut-il considérer la Russie comme le rempart de l'Europe chrétienne contre l'islam armé venu du Moyen-Orient, comme elle le clame depuis longtemps ? La Russie intervient-elle au Moyen-Orient pour des raisons confessionnelles, comme plusieurs responsables religieux et politiques russes ainsi que de nombreux adversaires de la Russie dans la région le laissent entendre ? Et faut-il donc se ranger à une lecture résolument religieuse, profondément civilisationnelle et caricaturalement huntingtonienne du conflit actuellement en cours en Syrie et dans la région ?

Les déclarations martiales empreintes de religiosité des leaders russes, iraniens, turcs, saoudiens et islamistes pourraient laisser croire que la compétition entre coalitions est, au fond, une rivalité confessionnelle. Elle mettrait aux prises, d'une part, l'orthodoxie russe alliée au chiisme iranien, et d'autre part, les sunnismes conservateurs de l'AKP d'Erdogan et des wahhabites saoudiens et, enfin, les jihadismes salafistes de l'organisation État islamique et du Front al-Nosra.
Toutefois, cette cartographie confessionnelle ne doit pas faire illusion : la Russie est, elle aussi, profondément, un pays musulman. C'est même une puissance islamique car elle déploie une politique intérieure et internationale très active dans les institutions internationales de l'islam, l'Organisation de la conférence islamique au premier chef.

Malgré des déclarations tranchées, Vladimir Poutine a, en réalité, une attitude pragmatique envers ses vingt millions de concitoyens musulmans et ses alliés islamiques au Moyen-Orient. Dans sa communication, il oscille entre agressivité et apaisement au gré de la conjoncture internationale et des évolutions de la scène politique intérieure. D'un côté, il déclare que la Russité et l'islam ne sont pas compatibles. Mais, de l'autre, il affirme le 30 août 2012 dans Russia Today : « L'islam fait aujourd'hui partie intégrante de la société et de la culture russes. » Cette attitude plus apaisante se constate également le 22 octobre 2013 à Ufa lors d'une réunion avec les muftis représentant les associations musulmanes. Loin d'être un doctrinaire de la guerre à l'islam, le président Poutine exacerbe, selon la conjoncture, les divisions confessionnelles pour renforcer son autorité à l'intérieur et se ménager des alliés à l'extérieur. Il reprend en cela le fil des relations anciennes mais ambivalentes de la Russie et de l'islam.
Au cours des siècles, l'islam russe s'est développé jusqu'à faire partie du pays tout en restant en tension avec l'empire tsariste, le régime soviétique et la Fédération de Russie.

La Russie, terre d'islam
Les tensions confessionnelles entre une orthodoxie majoritaire et un islam fort mais minoritaire traversent l'histoire de l'État russe.
L'identité nationale s'appuie sur le refus du « joug tatar » des musulmans mongols qui, de 1236 à 1480, ont soumis au paiement d'un tribut les princes chrétiens de Moscou, Souzdal, Vladimir, etc. Les batailles remportées contre les armées musulmanes ont structuré l'identité politique de la Russie naissante autour de figures comme Dimitri Donskoï, vainqueur de la bataille de Koulikovo en 1380.

Du XVIIe au XIXe siècle, l'empire des tsars s'est construit contre les principautés musulmanes d'Asie centrale (notamment sous Ivan IV le terrible) et contre le sultanat ottoman, notamment sous Catherine II et Nicolas Ier. C'est à cette époque que se développe un « césaro-papisme » russe qui place l'Église orthodoxe aux côtés du pouvoir et, très largement, de sa domination : le tsar et le patriarche de Moscou sont alors unis pour faire de la Russie la terre du christianisme authentique, et de Moscou la « troisième Rome ».
Quant aux Bolcheviks, ils sont sensibles à la reconnaissance des droits des minorités ethniques, culturelles et religieuses, surtout en Asie centrale, comme l'ont montré les livres d'Hélène Carrère d'Encausse sur la naissance de l'URSS. Mais les autorités soviétiques ont bien vite cédé à un athéisme militant hostile tout aussi bien à l'islam qu'à l'orthodoxie. Elles ont ainsi détruit nombre de mosquées, Staline déportant même en masse les Tatars, première population musulmane du pays. De plus, la chute de l'URSS a été due en partie à l'affrontement avec le jihadisme d'Afghanistan et au dynamisme démographique des musulmans soviétiques.

Toutefois, l'histoire de la Russie n'est pas seulement structurée par une lutte séculaire contre l'islam.
En 2012, ses nationaux se déclaraient orthodoxes à 41 % et musulmans à plus de 15 %, soit plus du double de la France (7 %) et le triple de l'Allemagne (5 %). L'islam de Russie ne résulte pas de l'immigration ou de la décolonisation : le Tatarstan, la Volga et le Caucase sont musulmans depuis des siècles et plus de 7 000 mosquées sont actives en Russie. Sur le plan international, la proximité entre la Russie et des pays musulmans s'est affirmée par l'alliance, dans un premier temps avec l'Égypte, puis, à partir de 1979, avec l'Iran contre Israël et l'Arabie saoudite, alliés du rival américain depuis les années 1940.
Depuis des siècles, la Russie est une terre d'orthodoxie chrétienne et une terre d'islam. La Russie est aussi un pays musulman !

(Lire aussi : « Tu es un chrétien de Lattaquié et tu critiques la Russie ? »)

 

Le retour d'une rivalité confessionnelle
Dans son action, le président Poutine reconduit la proximité ambivalente de la Russie et de l'islam jusqu'à aujourd'hui.
Les tensions ont été réactivées durant les guerres de Tchétchénie (1994-1996 et 1999-2000), notamment pour rétablir l'autorité de l'État central et établir l'image d'homme fort du successeur de Boris Eltsine. En retour, les vagues d'actes terroristes (théâtre de la Doubrovka en 2002 et école de Beslan en 2004) ont ravivé l'anti-islamisme dans l'opinion; et le renouveau de l'orthodoxie a présenté l'islam comme une menace à la « russité ». Sur la scène internationale, l'affrontement entre la Russie et les organisations jihadistes est aigu. En particulier, Daech (acronyme arabe de l'organisation État islamique) fait grief à Moscou de soutenir les alaouites du régime Assad et de dominer le Caucase. Aujourd'hui, la scène intérieure russe est largement occupée par la lutte des forces de sécurité contre le califat du Caucase, affilié aux organisations jihadistes internationales, l'État islamique en tête.

Néanmoins, sur le plan géopolitique, la Russie a des coopérations fortes avec des puissances musulmanes : elle est le patron de la Syrie du clan Assad depuis les années 1970; elle est le fournisseur, l'avocat et l'allié de la République islamique d'Iran depuis 1979; elle réussit à maintenir avec l'Égypte des relations tumultueuses mais étroites, comme en témoignent les relations suivies de Vladimir Poutine avec le régime de Sissi.
De plus, la Fédération russe dialogue constamment avec les États musulmans d'Asie centrale dans l'Organisation de coopération de Shanghai, Kazakhstan en tête. C'est que la Russie fait la différence entre ses ennemis « extrémistes » (salafistes et wahhabites) et ses alliés « fondamentalistes », selon la distinction de l'ancien Premier ministre Primakov. Elle a même, depuis 2005, le statut de membre observateur de l'Organisation de la conférence islamique (OCI) ! Les tensions avec les puissances sunnites pro-occidentales sont contrebalancées par les liens avec Téhéran, Damas et Le Caire. Et, en Tchétchénie, la présidence Poutine soutient le régime de Kadyrov qui revendique un retour marqué à l'islam.

Qu'on ne s'y trompe donc pas : quand Vladimir Poutine, appuyé par le patriarche Cyrille, oppose chrétienté russe et islam moyen-oriental, il surjoue largement l'affrontement religieux pour rallier à lui les États fondateurs de l'Europe menacés par le terrorisme (France, Allemagne) et pour en appeler aux États d'Europe orientale hostiles aux migrations de réfugiés syriens. En somme, la guerre de religion entre la Russie et l'islam est un trompe-l'œil tactique destiné tout à la fois à justifier l'intervention russe en Syrie, à diviser les Européens sur la question des réfugiés et... à préparer l'élection présidentielle russe de 2018.

Cyrille BRET
Ancien de l'ENS et de l'ENA, docteur, enseigne à Sciences Po Paris et dirige le site de géopolitique EurAsia Prospective.
Suivre Cyrille BRET sur Twitter.

 

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Henrik Yowakim

Selon les plus hautes autorités chrétiennes orthodoxes de Russie, cette intervention se légitime notamment parce qu'elle vise à protéger les chrétiens d'Orient contre un « génocide » perpétré par des forces musulmanes

ET LA CROISADE DU MEME GANGSTER RUSSOMONGOL PUTIN EN TCHETCHENIE ELLE VISAIT A PROTEGER LES MUSULMANS DU CAUCASE NORD CONTRE LE GENOCIDE PERPETREE PAR LES AVIONS DE CHASSE ET PAR LES ARMEES DE TERRE ORTHGODOXES DE L'ENCEINTE RUSSIE ENGROSSEE/ENGROSSIE PAR LA TRES CROYANTE FSKGB?

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

IL Y A DU VRAI COMME IL Y A DU PUTATIF DANS CET ARTICLE...

M.V.

Depuis l'invasion musulmane à l'époque, a transformé la basilique Sainte Sophie en mosquée (actuellement c'est un musée) les russes n'ont pas oublié ! il y a des peuples comme ca ....qui ont de la mémoire et résistent chacun à sa façon , les chrétiens , les Yazidis, les Kurdes, les Hébreux, les Druzes, les Alaouites, les Coptes , les Kabyles.. et.. etc...

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