Liban

Une croisade moscovite à la Daech

Échos de l’agora
02/10/2015

Ce que l'on craignait de pire est donc arrivé ce mercredi 30 septembre 2015. Cyrille Ier, patriarche de la Moscovie, a déclaré que l'intervention de la Russie en Syrie est une « guerre sainte ». On croyait révolu le temps des croisades depuis huit siècles. Que n'a-t-on pas écrit et dit à propos du « jihad » comme guerre sainte, et qui serait spécifique à l'islam. Toute la critique des mouvements islamistes, de toute obédience, se base sur le rejet de la violence et de la guerre au nom de Dieu. Avec Cyrille Ier, nul ne peut plus critiquer le « jihad » au nom de la douceur du christianisme.


Curieusement, l'Église de Moscou n'avait pas pris une telle position en Tchétchénie. Elle a laissé faire Poutine sans se mêler. Il est vrai qu'à l'époque, le patriarcat de Moscou était occupé par un homme sage, Alexis II, un Estonien et non un Slave comme Cyrille Ier qui est réputé être un politicien nationaliste panslaviste. Depuis son accession au patriarcat, Cyrille semble remettre en faveur la vieille utopie dite de « Moscou-Troisième Rome ». En résumé, cette fantasmagorie, forgée par le moine Philothée de Pskov au XVIe siècle, affirme que la première Rome, celle du Latium, était tombée dans l'hérésie ; la deuxième Rome, celle du Bosphore ou Constantinople, était tombée sous le pouvoir ottoman ; c'est donc Moscou qui se doit de reprendre le flambeau de la vraie Rome impériale à la tête du monde chrétien ou, à tout le moins, à la tête des juridictions de l'orthodoxie. Cette thèse, qui peut avoir quelque attrait pour des esprits naïfs, souffre de graves lacunes car elle s'harmonise mal avec la réalité politique de la Moscovie que les grands princes voulaient transformer en un empire qui a peu de choses à voir avec l'Empire romain d'Orient, ou byzantin.


Cette même idée inscrit Moscou dans une perspective eschatologique d'une vision de l'économie divine. Et c'est cela qui est gravissime car il fait tomber la Moscovie chrétienne dans un millénarisme apocalyptique similaire à ceux de l'État islamique et des mollahs de Téhéran. Entretenue par la haute hiérarchie ecclésiastique, cette lubie fut moins en faveur dans les milieux politiques, sauf quand il s'agissait de justifier le pouvoir absolu des souverains russes. Elle explique certains rapprochements avec les traditions romano-byzantines, comme le titre de tsar, dérivé de celui de César ; l'adoption de l'aigle bicéphale, comme symbole impérial ; ainsi que des rites du couronnement impérial que Moscou a copiés sur ceux de Constantinople.
Cette théorie fut rapidement remise au grenier depuis Pierre le Grand qui occidentalisa son pays, transféra la capitale de son empire à Saint-Pétersbourg et, surtout, annula la fonction de patriarche de Moscou, créée en 1589 par Boris Godounov grâce à une scission des terres russes du patriarcat œcuménique de Constantinople. L'Église de Russie demeura, ainsi, une institution de l'État russe, dirigée par un synode jusqu'en 1917. Une institution intérimaire, faisant office de patriarcat, fut rétablie puis définitivement reconnue et stabilisée par Staline en 1945 avec à sa tête Alexis Ier. Après la chute de l'URSS, le nouveau pouvoir politique russe remit à l'honneur l'idée de Moscou-Troisième Rome en appliquant scrupuleusement la doctrine byzantine de la « symphonie des deux pouvoirs » qui met ipso facto l'Église dans la situation d'une église d'ÉEtat et d'un instrument de la politique étrangère notamment. Cette pratique de la symphonie explique de nombreux aspects des Églises orientales, tant orthodoxes que catholiques.


De toutes les juridictions de l'orthodoxie, seule l'Église d'Antioche a su miraculeusement préserver le caractère de l'universalité de l'Église et n'est pas tombée dans le messianisme national ou le communautarisme identitaire, du moins jusqu'à l'éclatement de la tragédie syrienne qui a vu les hiérarchies de toutes les Églises faire bloc, en quelque sorte, avec la dictature de Bachar el-Assad, voire servir de tribune et de tremplin à la propagande du régime syrien.
C'est dans un contexte aussi brûlant que l'Église de Moscovie déclare donc la croisade au Levant, concept absolument étranger à toute la tradition byzantine qui a été la victime des guerres saintes menées tant par l'Occident latin que par l'Orient musulman. Depuis le début de la guerre en Syrie, Moscou n'a cessé de proclamer son appui inconditionnel au dictateur de Damas ; son refus de toute ingérence étrangère en Syrie (sic) ainsi que sa volonté d'assurer la protection des chrétientés orientales, notamment les orthodoxes qui ne lui ont strictement rien demandé.


Utilisant un vocabulaire anachronique, celui de la Question d'Orient, la Moscovie chrétienne intervient au Levant de manière maladroite ; avec une mentalité du Moyen Âge, sans se soucier de la spécificité du christianisme antiochien du Levant. On rappellera, d'une part, que l'Église d'Antioche est la plus vieille assemblée chrétienne du monde, et que, d'autre part, le patriarche d'Antioche, en termes de primauté, arrive loin devant celui de Moscovie qui occupe un rang nettement inférieur au sein de l'orthodoxie.
Les chrétientés orientales ont souffert des croisades. L'aventurisme guerrier de leurs frères d'Europe leur a coûté très cher. Elles n'ont jamais joué le rôle d'auxiliaires des guerres saintes. Majoritaires au Levant, au début des croisades, les chrétiens ne seront plus que 4 à 5 % de l'ensemble de la population en 1510, lorsque les ottomans chasseront les Mamelouks. Il est vrai qu'en 1918, à la fin de l'Empire ottoman, ils étaient remontés à 25 % de la population.


Quelle attitude adopter face à l'aventurisme de Cyrille Ier de Moscou dans le rôle d'un Bernard de Clairvaux ou d'Urbain II ? La condamnation sans appel ainsi que le rejet clair et net de sa folle et désastreuse entreprise. Poutine peut mener la politique qu'il souhaite, mais pas au nom de l'Église de Jésus-Christ. Il est hors de question, pour les citoyens chrétiens du Levant, de jouer les supplétifs d'un Daechisme chrétien. La réponse à Daech n'est pas du registre religieux mais de celui de la citoyenneté. Les Églises du Levant n'ont, hélas, pas suffisamment pris leurs distances à l'égard du pouvoir politique à Damas. Avec la croisade moscovite en faveur de Bachar, elles risquent un terrible jugement de l'histoire qui fait d'elles des complices d'un tyran coupable de crimes contre l'humanité.

 

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ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

L’arriération refait à chaque fois son apparition dans les périodes de transition, où les vieux systèmes déclinent et où le new système tourne au modernisme, sans qu'1 des parties ait encore pu de l’autre à bout venir. Les éléments sur lesquels s'édifie l’archaïsme ne sont point son produit, ils en sont la prémisse. Qu'en cette Moscovie l’archaïsme dure tant depuis, cela s'explique par le fait que le modernisme s'est rabougri ici. L'énigme, on en trouve la clef dans l'anéantissement des soulèvements progressistes du début marxiste, leur défaite dont est issue la souveraineté renouvelée du système archaïque, la ruine d’1 société intrinsèquement paysanne au moment où la mondialisation prend son essor, l'état barbare laissé par le système autocratique tsariste ou totalitaire staliniste, le caractère rural de l’économie qui ne fait qu'accroître les ressources des campagnards et partant leur puissance face à la modernité : toutes ces conditions, qui ont produit la forme de cette société et l'organisation correspondante, se changent pour "l'église moscovite" en some sentencieuses vérités dont le fond se réduit à ceci : l’archaïsme sectarisé a fait et refait always cette, au fond, asiatique orientale société. Il est donc facile d'expliquer l'illusion qui permet à de banals prélats de reconnaître dans le sectarisme la source jaillissante de la société de l’arriération, au lieu de voir dans cette funeste arriération la source jaillissante du sectarisme millénaire superstitieux.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

LORSQU,ON S,EMBOURBE DANS LA MERDE... OM N,EXHALE PAS DES AROMES...

ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

"De toutes les juridictions de l'orthodoxie, seule l'Église d'Antioche a su miraculeusement préserver le caractère de l'universalité de l'Église et n'est pas tombée dans le messianisme national ou le communautarisme identitaire, du moins jusqu'à l'éclatement de la tragédie syrienne qui a vu les hiérarchies de toutes les Églises faire bloc avec la dictature aSSadique, voire servir de tribune et de tremplin à la propagande du régime bääSSyriaNique." ! Yâ harâm, yâ Balamand ! Merci encore M. Courban.

ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

"Ce que l'on craignait de pire est arrivé. Cyril dernier, de Moscovie, a déclaré que l'intervention de la Russie en Syrie est une guerre sainte ! On croyait révolu le temps des croisades depuis huit siècles. Que n'a-t-on pas écrit et dit à propos du « jihad » comme guerre sainte, qui serait spécifique à l'islam. Toute la critique des mouvements islamistes se base sur le rejet de la guerre au nom de Dieu. Avec ce Cyril dernier, nul ne peut plus critiquer le « jihad » au nom de la douceur du christianisme." ! Tout est dit ! Merci Monsieur Ëérbéééne, yâ plus Saint qu'une Ostie" énté !

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