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Santé

Moduler les traitements de l’anxiété

Lorsque les chercheurs veulent procéder à l'évaluation de l'efficacité de nouveaux traitements contre l'anxiété, la méthode traditionnelle consiste à étudier la réaction des rats ou des souris mis en situation d'inconfort ou de stress. Les rongeurs fuient les endroits ouverts très éclairés, car, dans la nature, ils pourront être des proies faciles. Ils ont donc naturellement tendance, dans les dispositifs d'essai, à trouver des coins peu éclairés ou proches des murs. Plus un animal mis sous médicaments passe du temps dans les zones où il n'est pas protégé, plus le médicament est jugé efficace dans le traitement de l'anxiété.
Or les médicaments résultant de cette approche ne sont pas en fait bons pour soulager l'anxiété des personnes qui en souffrent. Les patients comme leurs thérapeutes estiment que les choix dont ils disposent – notamment les benzodiazépines comme le Valium et les inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine comme le Prozac ou le Zoloft – sont des traitements inadéquats pour l'anxiété. Au terme de décennies de recherches, certaines des plus grandes compagnies pharmaceutiques baissent pavillon, interrompant tout effort pour développer de nouveaux médicaments contre l'anxiété.
Mais on ne peut pas se permettre d'abandonner la partie quand il s'agit de traiter les troubles de l'anxiété, qui englobent les problèmes liés à la peur et à l'anxiété. La peur surgit lorsqu'on est à proximité d'une source potentielle de danger ou lorsque celle-ci est susceptible de se présenter, alors que l'anxiété est due à la possibilité des dangers à venir. On estime à 15 % la prévalence des troubles d'anxiété dans le monde. Les coûts sociaux de ces troubles sont énormes. À la fin des années 1990, on a estimé que le fardeau économique de l'anxiété a dépassé les 40 milliards de dollars. Le coût total est considérablement plus élevé, puisqu'un grand nombre des troubles d'anxiété ne sont jamais diagnostiqués.
Contre toutes les attentes, les médicaments les plus fréquemment prescrits contre l'anxiété ne s'attaquent pas au fond du problème, car ils agissent exactement comme ils le devraient, conformément aux critères selon lesquels ils ont été développés. La plupart des traitements basés sur des études faites sur des souris et des rats rendent la vie plus facile aux personnes souffrant des troubles d'anxiété. Mais ils ne réussissent pas à amoindrir les craintes et l'anxiété dont elles souffrent.
La raison est simple. Les systèmes cérébraux qui gouvernent les réactions comportementales à des situations dangereuses sont les mêmes pour les rongeurs et les humains. Ils impliquent des zones plus anciennes du cerveau qui fonctionnent d'une manière inconsciente, l'amygdale, à titre d'exemple. Par contre, les systèmes qui produisent des épisodes conscients, incluant des sentiments de peur et d'anxiété, impliquent des zones évolutivement nouvelles du néocortex qui sont très développées dans le cerveau humain, contrairement au cerveau des rongeurs. Les perceptions dépendent également des capacités linguistiques propres à l'homme, comme ses aptitudes à concevoir et à nommer les émotions qu'il ressent en son for intérieur. D'ailleurs, il existe dans la langue anglaise plus de trois douzaines de mots pour désigner les différents degrés de la peur et de l'anxiété : souci, préoccupation, appréhension, malaise, énervement, inquiétude, angoisse, méfiance, nervosité, stress, etc.
Par conséquent, bien que les études effectuées sur des animaux soient utiles pour prédire la manière dont un médicament influera sur des symptômes inconscients déclenchés en présence de stimuli évoquant une menace, ils restent moins efficaces lorsqu'il s'agit des sentiments conscients de la peur et de l'anxiété. Les médicaments offerts peuvent aider les patients qui ont cessé de se rendre au travail, afin d'éviter des situations qui suggèrent la peur ou l'anxiété, comme des stations de métro bondées ou encore le jugement de leurs collègues ou de leurs supérieurs. À l'instar des rats qui, mis sous un traitement médicamenteux, ont un comportement inhibé (ils sont plus aptes à tolérer des endroits ouverts et éclairés), les patients prenant des médicaments contre l'anxiété sont plus enclins à revenir au travail. Il n'en reste pas moins que l'anxiété en soi restera, parce que les traitements n'agissent pas directement sur les processus conscients du cerveau.
Pour que les traitements deviennent plus efficaces, nos méthodes devront être plus modulées. Il faudra traiter différemment les systèmes qui passent par l'inconscient de ceux qui conduisent à des émotions liées à la conscience. Cela ne signifie pas nécessairement qu'il faudrait avoir de meilleurs médicaments. Les réactions inconscientes peuvent également être traitées par une thérapie d'exposition, dans le cadre de laquelle des interactions répétées avec un stimulus menaçant sont orchestrées afin d'en atténuer les effets psychologiques.
Les conclusions sur les modes de fonctionnement des mécanismes cérébraux conscients et inconscients peuvent nous permettre de rendre les thérapies d'exposition plus efficaces. L'idée de base reste celle de cibler séparément les symptômes découlant des processus inconscients et ceux qui font intervenir les processus conscients.
Je recommande le protocole suivant. Commencer par les expositions inconscientes (en utilisant la stimulation subliminale pour contourner les pensées et les émotions conscientes qui peuvent surgir et interférer avec le processus d'exposition) pour atténuer la réaction des zones cérébrales comme l'amygdale. Une fois les mécanismes inconscients sont neutralisés, il s'agit de recourir à des expositions conscientes pour traiter des symptômes liés à la conscience. Finalement, il faudrait recourir davantage aux psychothérapies traditionnelles : les échanges verbaux avec le thérapeute qui visent à aider le patient à changer son état émotionnel, à réévaluer ses souvenirs, à lui faire accepter ses propres circonstances, à se doter de stratégies d'adaptation, etc.
Les médicaments ne sont pas exclus de cette méthode, mais ils ne constituent pas une solution sur le long terme. Ils peuvent plutôt être utilisés pour optimiser l'efficacité du traitement par exposition (le produit pharmaceutique d-cyclosérine s'avère prometteur à cet égard).
Évidemment, il faudra évaluer l'efficacité d'une méthode qui reconnaît que des systèmes cérébraux différents contrôlent des symptômes différents, mais les études effectuées dans ce sens suggèrent qu'elle devrait fonctionner. Ces types de traitement auraient aussi pour avantage d'être non invasifs et de ne nécessiter uniquement un simple recentrage des procédures les plus utilisées. Vu l'envergure du problème, une solution si facile à atteindre ne devrait pas être laissée au hasard.

© Project Syndicate 2016. Traduit de l'anglais par Pierre Castegnier.

Joseph LeDoux, professeur des sciences de la neuropsychologie et de la pédopsychiatrie à l'Université de New York, est directeur de l'Institut du cerveau émotionnel à l'Institut Nathan Kline et à l'Université de New York. Son dernier livre est « Anxious : Using the Brain to Understand and Treat Fear and Anxiety » (« Anxieux : se servir du cerveau pour comprendre la peur et l'anxiété »).

Lorsque les chercheurs veulent procéder à l'évaluation de l'efficacité de nouveaux traitements contre l'anxiété, la méthode traditionnelle consiste à étudier la réaction des rats ou des souris mis en situation d'inconfort ou de stress. Les rongeurs fuient les endroits ouverts très éclairés, car, dans la nature, ils pourront être des proies faciles. Ils ont donc naturellement tendance, dans les dispositifs d'essai, à trouver des coins peu éclairés ou proches des murs. Plus un animal mis sous médicaments passe du temps dans les zones où il n'est pas protégé, plus le médicament est jugé efficace dans le traitement de l'anxiété.Or les médicaments résultant de cette approche ne sont pas en fait bons pour soulager l'anxiété des personnes qui en souffrent. Les patients comme leurs thérapeutes estiment que les choix...
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